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Le 29 octobre 2026, l'hebdomadaire allemand Der Spiegel consacre sa une à Elif Eralp, candidate de la gauche radicale à la mairie de Berlin. Point de départ : un document interne, envoyé par erreur à la rédaction, dans lequel la candidate avoue « avoir peur » d'un milieu pro-Hamas. Mais l'essentiel est ailleurs. L'article documente comment des structures du propre parti d'Eralp coopèrent, parfois au grand jour, avec ce même milieu. Cette note décrit ce que révèle l'enquête, en explique les acteurs pour un lecteur français, et expose ce qui est en jeu.
Points-clés
- Candidate de Die Linke (gauche radicale) à la mairie de Berlin, Elif Eralp écrit, dans un document interne parvenu par erreur au Spiegel, qu'elle et son mari « ont peur de ces gens » et refusent de citer leurs noms.
- Ces « gens » sont le milieu réuni autour d'Ibrahim Ibrahim et de son VPNK, un réseau que le Verfassungsschutz de Berlin classe comme extrémiste et décrit comme la structure-cadre des partisans du Hamas (islamiste) et du FPLP.
- Le cœur de l'enquête : des structures officielles de Die Linke à Berlin coopèrent ouvertement avec ce milieu - logos côte à côte dans une même coalition, relais de mots d'ordre, déclarations de « pleine solidarité » avec Ibrahim.
- Asymétrie centrale : coopération assumée à la base du parti, peur tue au sommet. Celle qui vise la mairie - et donc la tutelle de la police - n'ose pas, de son propre aveu, nommer les protagonistes.
- Notre lecture : un cas documenté d'entrisme islamiste par structures d'alliance à l'intérieur d'un parti appelé à gouverner une capitale européenne - le mécanisme même que visait la résolution du Parlement européen du 8 octobre 2026.
Pour comprendre : partis, institutions et acteurs
L'affaire met en jeu des partis, des institutions et des noms allemands peu familiers au lecteur français. Voici de quoi lire la suite.
- Die Linke (« La Gauche »)
- Principal parti de la gauche radicale allemande, à la gauche du parti social-démocrate (SPD). À Berlin - qui est à la fois une ville et un Land (État régional) -, il est en position de force après les élections régionales de septembre 2026 et négocie une coalition pour diriger la ville.
- Regierende Bürgermeisterin / Rotes Rathaus
- La « maire-gouverneure » dirige le gouvernement du Land de Berlin, depuis l'hôtel de ville dit Rotes Rathaus (la « Mairie rouge »). Elle fixe les orientations politiques et nomme le sénateur à l'Intérieur, responsable de la police. C'est le poste que vise Elif Eralp.
- Abgeordnetenhaus
- Le parlement régional de Berlin, élu en septembre 2026.
- Verfassungsschutz
- L'« Office de protection de la Constitution » : le renseignement intérieur allemand, qui surveille et classe les organisations jugées hostiles à l'ordre constitutionnel. Berlin dispose de son propre office régional.
- Neukölln, Wedding
- Deux arrondissements de Berlin ; Neukölln, à forte population issue de l'immigration arabe et turque, est un épicentre des mobilisations propalestiniennes.
- Hamas · FPLP
- Le Hamas est le mouvement islamiste palestinien, inscrit sur la liste terroriste de l'Union européenne, auteur de l'attaque du 7 octobre 2023. Le FPLP (Front populaire de libération de la Palestine) est une organisation nationaliste laïque d'extrême gauche, fondée en 1967, elle aussi classée terroriste par l'UE et les États-Unis.
- VPNK
- Le Comité national palestinien unifié (Vereinigtes Palästinensisches Nationalkomitee), réseau animé par Ibrahim Ibrahim. Selon le Verfassungsschutz de Berlin, il fédère les partisans du Hamas et du FPLP ; sa cause fédératrice - soutien au Hamas et glorification de son attaque - relève de l'islamisme.
- BAG / LAG Palästinasolidarität
- L'aile propalestinienne organisée de Die Linke : un groupe de travail fédéral (Bundesarbeitsgemeinschaft, BAG) et sa déclinaison berlinoise (Landesarbeitsgemeinschaft, LAG).
- Internationalistisches Bündnis Berlin
- « Alliance internationaliste de Berlin », coalition d'organisations de gauche, d'extrême gauche et propalestiniennes, fondée à l'été 2025. C'est la structure où se rejoignent, côte à côte, le VPNK et des organes de Die Linke.
I. Le déclencheur : un document envoyé par erreur
Tout part d'une maladresse. Le mercredi matin, la rédaction du Spiegel reçoit un courriel qu'Elif Eralp n'avait, selon toute vraisemblance, pas l'intention d'envoyer. Deux jours plus tôt, deux journalistes l'avaient interviewée ; selon l'usage, une version écrite de l'entretien avait été transmise à son équipe pour relecture et autorisation. Le fichier Word renvoyé au journal contient encore les commentaires internes d'Eralp, de son porte-parole et d'au moins une autre personne - Kerstin Wolter, coprésidente de Die Linke à Berlin.
Dans ces annotations, qu'elle n'aurait jamais voulu rendre publiques, Eralp écrit que son mari et elle « ont peur de ces gens » et ne veulent pas citer de noms. « Je ne peux pas mettre ma famille et moi-même en danger pour le Spiegel », écrit-elle encore. Un passage a été supprimé de la version autorisée : une question du journal et la réponse d'Eralp. La question : confirmait-elle viser Ibrahim Ibrahim, cet homme qui a qualifié le planificateur de l'attaque du Hamas du 7 octobre 2023 de « héros martyr » et qui était présent à la soirée électorale de Die Linke à Neukölln ? La réponse d'Eralp, que le journal s'interdit de citer faute d'autorisation mais ne peut paraphraser autrement : oui.
Les annotations disent la panique. Eralp écrit, entre crochets, « il y a un PROBLÈME » ; elle invoque un conseil que lui aurait donné la police judiciaire régionale (le LKA) à propos de la criminalité organisée : ne jamais citer de noms. « À l'époque, il s'agissait de criminalité organisée. Aujourd'hui, de gens ayant des contacts avec le Hamas. » Et cette phrase, que le Spiegel tient pour la plus révélatrice : nommer Ibrahim individuellement le rendrait « présent », alors que jusqu'ici elle ne l'avait condamné que « de manière générale ». Le journal file la comparaison : comme dans l'univers de Harry Potter, où l'on n'ose pas prononcer le nom du mage noir. « Sauf qu'ici, ce n'est pas le monde de Harry Potter, c'est la République fédérale d'Allemagne. »
II. Qui est Ibrahim Ibrahim, et qu'est-ce que le VPNK ?
Le Spiegel présente Ibrahim Ibrahim, 70 ans, comme l'un des principaux propagandistes de la mouvance propalestinienne radicale de Berlin. Il exerce son influence comme figure dirigeante du VPNK, le Comité national palestinien unifié. Le Verfassungsschutz de Berlin a classé ce réseau comme extrémiste et le décrit comme la structure-cadre (Dachorganisation) des partisans du FPLP et du Hamas.
Les deux organisations ne sont pas de même nature, et c'est un point que le CERIF tient à préciser. Le FPLP est une organisation nationaliste laïque, fondée en 1967 ; elle a laissé en Allemagne le souvenir du détournement de l'avion « Landshut » en 1977, et figure sur les listes terroristes de l'UE et des États-Unis. Le Hamas, lui, est un mouvement islamiste, dont le rôle est connu depuis son attaque du 7 octobre 2023. Ce qui fédère le milieu décrit par le Spiegel, et ce qui retient l'attention du CERIF, c'est son pôle islamiste : selon les services, Ibrahim est issu du FPLP, mais il sympathise aussi avec le Hamas - il a célébré Yahya Sinwar, chef du Hamas et planificateur de l'attaque, tué depuis, comme « héros martyr ».
Les services traitent régulièrement le cas d'Ibrahim pour ses activités de propagande ; rien n'indique, précise le journal, qu'il ait participé à des actions violentes ou à la planification d'attentats. Ibrahim rejette tout « soupçon généralisé » : il dit récuser l'accusation de soutenir le terrorisme, condamner l'antisémitisme, le racisme et toute discrimination, et avoir condamné « le meurtre et le déplacement de civils palestiniens » - sans mentionner, note le Spiegel, l'attaque du Hamas contre Israël.
III. La coopération ouverte : comment le milieu s'articule à Die Linke
C'est la seconde partie de l'enquête, et la plus importante pour le CERIF. La peur d'Eralp, souligne le Spiegel, n'a rien de représentatif de Die Linke berlinoise : « Des parties du parti d'Eralp recherchent la proximité d'Ibrahim et de son VPNK ; ils coopèrent parfois ouvertement. Des réticences ? Aucune. »
Les signes s'accumulent. Le soir du 20 septembre, à la fête de la victoire électorale de Die Linke à Neukölln, Ibrahim apparaît ; il se fait photographier avec le député fédéral Ferat Koçak (qui parlera après coup d'une rencontre fortuite, bien que les deux hommes aient déjà pris la parole ensemble lors d'une manifestation en juin 2025), puis avec Vanessa Emde, élue du quartier qui conteste le droit d'Israël à exister. Dans la campagne, Ibrahim avait aussi apporté son soutien à un autre candidat de Die Linke à Neukölln, Ahmed Abed, qu'il a loué en arabe sur les réseaux sociaux.
Surtout, la coopération est structurelle. Un rôle central revient à l'aile propalestinienne du parti - la BAG Palästinasolidarität et sa déclinaison berlinoise, la LAG Palästinasolidarität. Et c'est au sein de l'Internationalistisches Bündnis Berlin, cette coalition fondée à l'été 2025, que tout se noue : son site arbore côte à côte les logos de ses membres - celui du VPNK d'Ibrahim, et ceux de la LAG Palästinasolidarität de Die Linke, de sa section de Neukölln et d'une organisation de base du parti à Wedding.
Les relais suivent. La LAG Palästinasolidarität a repartagé une déclaration d'Ibrahim diffusée par le VPNK en la commentant d'un « Pleine solidarité » ; en septembre, elle a relayé un appel à manifester organisé par le VPNK. Après la fête électorale, elle a publié une vidéo où une porte-parole déclare « pleine solidarité » à « notre camarade Ibrahim Ibrahim ». De son côté, Ibrahim s'est félicité sur les réseaux d'avoir, « dès l'an dernier, pris la décision claire de soutenir Die Linke ».
La direction régionale de Die Linke connaît cette coopération. Interrogée début octobre par le Spiegel, y compris sur le VPNK, elle répond - au nom du gérant régional Bjoern Tielebein - que ses sous-structures et organisations d'arrondissement décident seules de leurs alliances, dans le respect des principes du parti, et que des organisations « comme le FPLP ne sont pas pour nous des partenaires d'alliance ». Le journal relève le détail décisif : cette réponse ne mentionne pas une seule fois le VPNK.
IV. Un courant minoritaire, mais influent
Combien pèse cette aile ? La BAG Palästinasolidarität se dit forte de plus de 1 400 membres, dont environ 1 200 encartés ; Die Linke conteste et parle de 296 membres. Le groupe perçoit cette année 2 210 euros de la caisse du parti. Numériquement faible, donc - mais, écrit le Spiegel, « petit et influent ».
Deux épisodes le montrent. En octobre 2024, deux anciens sénateurs berlinois de Die Linke, Klaus Lederer et Elke Breitbach, déposent au congrès régional une motion intitulée « Contre tout antisémitisme » ; l'aile propalestinienne la vide de sa substance au point que ses auteurs la retirent. Onze jours plus tard, Lederer et Breitbach quittent le parti. Et le politologue Hendrik Hansen, professeur spécialiste de l'extrémisme politique, résume ainsi la LAG Palästinasolidarität : « tout ce qui pose problème à gauche s'y concentre : antisémitisme, haine de la police, une variante extrémiste du postcolonialisme ». Pour lui, cette structure relève du Verfassungsschutz, et « Die Linke est un parti en partie dangereux […] qui travaille avec des extrémistes ».
V. L'enjeu : gouverner Berlin
Pourquoi cette affaire dépasse-t-elle un embarras de campagne ? Parce que la fonction visée est précise. Comme Regierende Bürgermeisterin, Eralp dirigerait le gouvernement régional, fixerait les orientations de la politique et nommerait le sénateur à l'Intérieur, responsable de la police. Elle déterminerait donc, au moins indirectement, le cap sécuritaire de la ville - tout en représentant un parti par endroits critique de la police elle-même. Le Spiegel pose la question frontalement : une femme qui a trop peur pour confirmer, dans un entretien, le nom d'un sympathisant du terrorisme peut-elle répondre de la sécurité de tous les Berlinois ?
Le journal referme son enquête sur une scène. Après l'élection, Eralp poste une photo d'elle sur Instagram, regard ferme, bras croisés ; le chancelier Friedrich Merz venait d'affirmer vouloir bloquer par une loi fédérale les projets de nationalisation de Die Linke, et elle lui répond : « Berlin ne se laisse pas intimider. » Le Spiegel conclut, sobrement : « Si seulement c'était vrai. »
Le cas berlinois illustre, presque à l'état chimiquement pur, ce que le CERIF appelle l'entrisme islamiste par structures d'alliance. Le milieu pro-Hamas ne demande pas sa carte au parti : il avance par la coalition, le relais de mots d'ordre, la photographie partagée, la déclaration de solidarité. Des organes officiels de Die Linke lui servent alors de caisse de résonance et de légitimation - et la direction, interrogée, préfère ne pas même nommer le VPNK.
C'est exactement le mécanisme que visait la résolution du Parlement européen du 8 octobre 2026 : non pas l'adhésion formelle à une organisation, mais l'action par relais et alliances à l'intérieur d'institutions légitimes (voir notre note d'analyse sur la résolution du 8 octobre 2026). S'y ajoute une dimension que le CERIF documente de longue date : la convergence entre l'islamisme et une partie de la gauche radicale, le premier avançant sous le couvert des causes de la seconde.
Reste l'asymétrie, qui est l'information de la semaine : on peut coopérer à la base sans réticence et, au sommet, trembler de nommer. Lorsque ce sommet aspire à gouverner une capitale et à en commander la police, la question n'est plus seulement morale - elle est de sécurité publique.
Source
Christoph Hickmann, Marina Kormbaki, Ulrich Kraetzer, Anna Reimann, Marc Röhlig et Hannes Schrader, « Elif Eralp offenbart Angst vor Terrorsympathisanten », Der Spiegel, article de une (Titelstory), 29 octobre 2026.
Dr Florence Bergeaud-Blackler
Anthropologue, Chargée de recherche au CNRS (HDR)
Présidente-fondatrice du CERIF - Centre Européen de Recherche et d'Information sur le Frérisme
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