L'impartialité de la police britannique remise en question

Note de lecture du rapport « Mixed Messages? Police Impartiality & the National Association of Muslim Police », par David Spencer, Dr Paul Stott et Andrew Gilligan, Policy Exchange, 2026, 120 p.

Document examiné : David Spencer, Paul Stott & Andrew Gilligan, Mixed Messages? Police Impartiality & the National Association of Muslim Police

Éditeur : Policy Exchange, Londres (collection « Project 2029 »)

Date : 2026 - 120 pages - en anglais

Élaboré avec l'assistance de l'IA, sous la direction scientifique et la validation de : Dr. Florence Bergeaud-Blackler (CNRS / CERIF), septembre 2026

À lire avec : la note de lecture CERIF n° 2026/14, « Quand l'islamisme entre dans la police britannique », que ce rapport prolonge


Points-clés

Impartialité policière en péril NAMP : de l'entraide au lobbying Tsahal = « groupe terroriste » Partenariats MCB / MEND / MAB « Police Impartiality Act »

Policy Exchange - l'un des principaux instituts britanniques - publie une enquête au constat sans détour : « l'impartialité de la police britannique n'a jamais été aussi douteuse ». Le rapport isole l'une des causes de cette crise : l'activisme des réseaux internes de personnels (« Staff Networks ») et leurs liens avec des organisations communautaires et confessionnelles extérieures. Le cas d'étude central est la National Association of Muslim Police (NAMP) et ses antennes locales.

La thèse du rapport est que, derrière une mission affichée d'entraide entre fonctionnaires musulmans, la NAMP porte des positions politiques bien plus larges - jusqu'à héberger, sur un site officiel de la police, un texte qualifiant l'armée israélienne de « groupe terroriste sioniste », à demander le retrait du mot « islamiste » de la doctrine de police, et à travailler avec des organisations que le gouvernement tient à distance. Les auteurs y voient une atteinte à l'impartialité et réclament une loi, une « Police Impartiality Act ».

Deux des trois auteurs, Andrew Gilligan et Paul Stott, signent régulièrement les travaux de Policy Exchange déjà recensés par le CERIF ; le troisième, David Spencer, est un ancien officier supérieur de la Metropolitan Police. Le rapport prolonge et documente la note de lecture CERIF n° 2026/14, dont il reproduit la pièce centrale en annexe.

1. Un rapport dans la continuité de « Blurred Lines »

Le rapport s'inscrit dans une enquête au long cours. En 2023, Policy Exchange avait publié Blurred Lines, premier examen systématique des réseaux de personnels dans la police britannique : il en recensait plus de 200, en croissance de 83 % entre 2010 et 2023, opérant sous des cadres de gouvernance disparates et opaques. La présente enquête reprend le fil deux ans plus tard, en constatant que la police « n'a pas mis de l'ordre dans sa propre maison ».

Le contexte immédiat est un scandale : à l'automne 2025, la police des West Midlands a lourdement pesé dans la décision d'empêcher l'équipe israélienne du Maccabi Tel-Aviv de disputer un match à Birmingham. L'affaire a conduit au départ du chef de la police, Craig Guildford, après que la ministre de l'Intérieur Shabana Mahmood lui eut retiré sa confiance ; une enquête de l'IOPC (police des polices) est ouverte. Les divisions apparues après le 7 octobre 2023 ont, selon les auteurs, amplifié l'incapacité des forces à traiter les sujets mêlant politique et religion.

Or le cadre juridique existe : les Police Regulations 2003 imposent une impartialité stricte et prohibent toute activité de nature à donner ne serait-ce que l'impression de partialité. Les auteurs insistent sur un point souvent négligé : cette obligation ne se réduit pas à la neutralité partisane ; elle s'étend à toutes les questions politiques ou idéologiques contestées. Un réseau de personnels qui s'aligne sur un camp d'une controverse idéologique - « aussi vertueuse que la cause puisse paraître » - enfreint la règle.

2. La National Association of Muslim Police

Créée en 2007 au siège de la British Transport Police - en présence du secrétaire général de la Muslim Council of Britain -, la NAMP se présente comme l'organisation faîtière des policiers musulmans (environ 1 000 membres revendiqués). Ses statuts, déposés à Companies House, mêlent des buts d'entraide (recrutement, progression et soutien des agents musulmans) et deux objectifs plus larges : « influencer la direction des politiques nationales dans la police » et promouvoir la « cohésion communautaire ».

La gouvernance de l'association reste opaque. La NAMP ne publie pas ses statuts complets et distingue des « membres » (policiers se déclarant musulmans) et des « associés » (« alliés, partenaires ou sympathisants »), sans que l'on sache si ces derniers ont voix au chapitre. Enregistrée comme société d'intérêt communautaire en novembre 2021 avec deux directeurs, elle en a vu l'un démissionner en mai 2023 - tout en continuant d'être présentée par sa force comme « co-présidente » - et n'en compte plus qu'un seul, un ancien de la lutte antiterroriste, à l'été 2026.

Sa présence dans les forces est inégale : 20 des 43 forces (43,5 %) affichent une association musulmane locale, mais la NAMP n'en revendique que 19 comme « affiliées », et la Metropolitan Police, plus grande force du pays, ne figure pas dans sa liste d'affiliés.

Dans les documents qu'elle dépose à Companies House, la NAMP indique aussi avoir fourni des « conseils » sur le « conflit en cours entre Israël et la Palestine » et travailler, depuis octobre 2023, avec le National Police Chiefs' Council, le Counter Terrorism Policing et le College of Policing sur les questions de « diversité » et de « religion », sans préciser à qui s'adressent ces conseils.

3. Le Kabbani paper

Le rapport consacre l'essentiel de son analyse à un document hébergé sur le site officiel police.uk de la NAMP : « From Past Prejudices to Present Policies » (20 juillet 2025), signé Khaldoun Kabbani, alors président de la Scottish Police Muslim Association et vice-président de la NAMP. Le CERIF l'a déjà analysé en détail (note n° 2026/14) ; le rapport Policy Exchange le reproduit intégralement en annexe et en confirme la portée institutionnelle.

Le texte présente le sionisme comme « une manifestation de la haine anti-musulmane » et qualifie l'armée israélienne de « groupe terroriste sioniste ». Il décrit comme des « récits alarmants et non vérifiés » les atrocités du 7 octobre 2023 - y compris les décapitations et les agressions sexuelles -, affirme qu'aucun nourrisson israélien n'aurait été tué et qu'un seul enfant serait mort deux jours après les faits, et trace un parallèle entre Auschwitz et la conduite d'Israël. Le rapport oppose à ces affirmations le décompte d'Amnesty International - au moins 36 enfants et 659 civils adultes israéliens tués - et rappelle que l'ONU a documenté les violences sexuelles comme les décapitations.

La révélation publique du document a provoqué l'intervention formelle du Jewish Leadership Council, qui a écrit à la ministre chargée de la police, Sarah Jones : hébergé sur un site policier officiel, un tel texte est reçu par le public comme portant un aval institutionnel, et il revient, de fait, à désigner la majorité des Juifs britanniques - qui se reconnaissent dans le sionisme - comme promoteurs de la haine anti-musulmane. La NAMP a retiré le document, puis affirmé qu'il ne représentait pas ses vues - alors qu'il portait son logotype, était hébergé sur son site et signé de son vice-président d'alors.

4. La terminologie antiterroriste

Au-delà du cas Kabbani, le rapport relève que la NAMP demande de longue date le retrait, du vocabulaire policier, des termes désignant l'islamisme. Un document de 2022 (« Proposal for Changes to Counter Terrorism Terminology », signé Alexander Gent, reproduit en annexe) et un communiqué de 2023 sur la révision du programme Prevent soutiennent que parler d'« islamistes » « n'aide pas à traiter les causes idéologiques du terrorisme » et « renforce l'islamophobie » en « associant l'islam au terrorisme ». La NAMP en a fait un axe de travail permanent, un « workstream » nommé Counter Terrorism & Terminology. La note CERIF 2026/14 rappelait que, depuis 1999, l'écrasante majorité des morts par terrorisme au Royaume-Uni sont d'origine islamiste.

Le rapport relève aussi une définition extensive de la « haine anti-musulmane » retenue par la NAMP, englobant « la couverture négative des médias » ou des « microagressions » - jusqu'au fait de dire à un musulman que « le racisme et l'islamophobie ne sont pas un problème aujourd'hui ». Un document coproduit avec le College of Policing sur les aménagements confessionnels des agents musulmans a été retiré du site de l'institution en 2026.

5. Les partenaires de la NAMP

L'assemblée générale 2026 de la NAMP, tenue sur deux jours dans des locaux de la police du Grand Manchester, a réuni comme intervenants des représentants de la Muslim Council of Britain (MCB), du British Muslim Trust, du réseau musulman du Crown Prosecution Service et de l'Islamophobia Response Unit. Cette dernière a été lancée en 2017 par MEND, dont elle est le bras juridique ; elle est financée notamment par l'Aziz Foundation et Trust for London, et son responsable, Majid Iqbal, s'était exprimé en 2024 pour dénoncer l'« action injustifiable » et la « violence » de la police lors de l'incident de l'aéroport de Manchester ; l'un des hommes interpellés a depuis été condamné à trois ans et demi de prison pour avoir agressé un passager et blessé un policier.

Ces organisations sont celles dont le gouvernement s'est publiquement démarqué. En mars 2024, le ministre Michael Gove citait devant les Communes, parmi les groupes « d'orientation islamiste », la Muslim Association of Britain - qu'il décrivait comme « l'affiliée britannique des Frères musulmans » -, ainsi que CAGE et MEND. En juin 2026, le gouvernement confirmait ne pas engager de relations avec MEND, CAGE, la Muslim Association of Britain ni le MCB.

Interrogée, la police du Grand Manchester a indiqué que cette assemblée s'était tenue dans ses locaux sans l'autorisation de ses chefs, et qu'elle exige désormais l'accord de sa hiérarchie pour de tels événements.

6. Trois études de cas : West Midlands, Metropolitan, Écosse

Le rapport développe trois études de cas.

West Midlands. Un surintendant y cumule la co-vice-présidence de l'association musulmane locale et la direction du programme antiterroriste Prevent - relayant sur les réseaux sociaux, en uniforme, des messages d'organisations tierces. Le chef de la police y a par ailleurs été photographié aux côtés de Tahir Alam, figure de l'affaire Trojan Horse (tentative d'entrisme islamiste dans des écoles de Birmingham). L'enquête de l'IOPC sur l'affaire Maccabi Tel-Aviv reste ouverte.

Metropolitan Police. L'association musulmane de la Met (environ 700 membres) aurait servi de « pont » entre la hiérarchie et le MCB, comme le suggèrent des courriels obtenus par la loi sur l'accès à l'information avec un commissaire adjoint. Le rapport relève par ailleurs que l'association turque de la Met a arboré à son gala le drapeau de la « République turque de Chypre du Nord », entité non reconnue.

Police Scotland. Le gala 2023 de la Scottish Police Muslim Association a réuni la secrétaire générale du MCB, Zara Mohammed, et une dirigeante de MEND, en pleine période de non-engagement gouvernemental. Le rapport relève par ailleurs qu'une ancienne présidente de cette association - également membre du groupe de travail gouvernemental sur la haine anti-musulmane, aux côtés de Tell MAMA - a été condamnée en 2024 pour détournement de fonds de l'association.

7. Les recommandations

Les auteurs refusent de réduire l'impartialité à la seule neutralité partisane : elle engage, disent-ils, l'ensemble des sujets idéologiques contestés, et son érosion « atteint le fondement même sur lequel une université - ou une police - devrait reposer ». Ils formulent des recommandations graduées :

  • une « Police Impartiality Act » fixant sans ambiguïté les obligations d'impartialité de toutes les forces, de leurs chefs, agents et organismes liés ;
  • compte tenu du risque, l'abolition pure et simple des réseaux de personnels dans le cadre de cette loi ;
  • à défaut, un encadrement strict : recentrage sur le seul soutien interne aux membres, réintégration dans la gouvernance policière des réseaux constitués en charités ou en sociétés, dissolution des réseaux récalcitrants, impartialité stricte y compris partisane, et surtout autofinancement par les membres, sans aucun fonds public, avec audit annuel.
« If policing is to reassure the public that impartiality is not merely a commitment which police chiefs and police officers consider to be an anachronism they - and Government - must act decisively to regulate this arena which has been allowed to become an ungoverned space for activists. » Policy Exchange, Résumé exécutif
Lecture analytique

Commentaire du CERIF

Apport. Le rapport déplace le débat de la seule polémique sur le Kabbani paper vers une question de gouvernance : le statut, le financement et le contrôle des réseaux internes de personnels. Il fournit une base factuelle rare (chiffres force par force, pièces déposées à Companies House, courriels obtenus par la loi d'accès à l'information) et retient un critère large de l'impartialité, qui ne se réduit pas à la neutralité partisane. Le CERIF y lit une forme d'entrisme institutionnel : non pas une infiltration clandestine, mais l'usage des instances de représentation interne d'une administration pour y relayer des organisations extérieures (MCB, MEND, Muslim Association of Britain).

Limites. Le rapport assume une ligne, et certaines de ses préconisations pourront être discutées : l'abolition pure et simple des réseaux de personnels, en particulier, va au-delà de l'objet de l'enquête et devra être conciliée avec la liberté d'association.

Pourquoi le lire. Parce qu'il montre, sur un cas régalien majeur, que la « lutte contre l'islamophobie » peut devenir le véhicule d'une capture doctrinale des institutions.

En clair. Une cause qui paraît purement protectrice - « lutter contre l'islamophobie » - peut servir de moyen pour qu'un courant militant prenne le contrôle de la doctrine d'une institution, c'est-à-dire de ses mots, de ses définitions, de ses catégories, de ses formations et de ses règles internes. L'institution finit par adopter de l'intérieur le cadre de pensée des militants : quels mots sont interdits (« islamiste »), ce qui compte comme « islamophobie », qui est un partenaire fréquentable.

Le rapport pose en outre une question transposable à la France et à l'Europe : celle du statut et du financement des réseaux communautaires internes aux administrations. Il prolonge directement la note CERIF 2026/14 et complète le tableau britannique déjà dressé par Understanding Islamopopulism et A False Compromise.

Dr. Florence Bergeaud-Blackler
Anthropologue, Chargée de recherche au CNRS (HDR)
Présidente-fondatrice du CERIF - Centre Européen de Recherche et d'Information sur le Frérisme
cerif.eu