Les organisations des Frères musulmans en Allemagne

Cartographie d'un réseau, de son noyau dirigeant, de ses financements et de ses relais européens. Note de lecture du rapport « Muslim Brotherhood Organizations in Germany », ministère israélien des Affaires de la diaspora et de la Lutte contre l'antisémitisme, mai 2026, env. 50 p.

Briefing CERIF : Note de lecture n° 2026/13 - publiée le 9 juin 2026

Document examiné : Report: Muslim Brotherhood Organizations in Germany - consultable dans la Bibliothèque du frérisme

Éditeur : Ministère des Affaires de la diaspora et de la Lutte contre l'antisémitisme (État d'Israël)

Date : mai 2026 - env. 50 pages, document en anglais

Élaboré avec l'assistance de l'IA, sous la direction scientifique et la validation de : Florence Bergeaud-Blackler (CNRS / CERIF), juin 2026

Format : Télécharger la note de lecture (PDF)


Points-clés

~12 000 personnes liées au réseau Noyau dirigeant : Ibrahim El-Zayat Financement opaque et résilient Audience islamiste en hausse
  • Effectifs estimés. Le rapport évalue à environ 12 000 le nombre de personnes liées idéologiquement ou organisationnellement au réseau (2024), avec une majorité relevant de la branche turque (Millî Görüş, estimée à environ 10 000).
  • Un noyau dirigeant restreint. Sous une apparence d'organisations indépendantes, le rapport décrit un « noyau de contrôle » articulé autour d'Ibrahim El-Zayat, reliant la branche arabe (DMG) et la branche turque (IGMG).
  • Architecture financière. Le rapport situe le financement entre dons internes, fonds immobiliers (Europe Trust, complexe à Berlin) et apports étrangers du Golfe (Qatar, Koweït) et de Turquie.
  • Audience en hausse. Le rapport cite l'enquête MOTRA 2024/25 : 45,1 % des musulmans de moins de 40 ans y seraient classés islamistes déclarés ou latents, contre 22,3 % en 2021.

1. Présentation du document et de l'éditeur

Le document examiné est publié par le ministère israélien des Affaires de la diaspora et de la Lutte contre l'antisémitisme (mai 2026, environ 50 pages, en anglais) - le ministère du gouvernement israélien chargé des relations avec les communautés juives de la diaspora et de la lutte contre l'antisémitisme.

Son objet est la cartographie des organisations identifiées par les auteurs comme affiliées aux Frères musulmans en Allemagne : leur noyau dirigeant, leurs relais européens et internationaux, leurs financements et leurs prises de position publiques. Son périmètre est l'Allemagne en premier lieu, avec des extensions vers les structures européennes (FIOE/CEM, FEMYSO) et des acteurs au Qatar et en Turquie.

Trois définitions structurent le texte. Les Frères musulmans : mouvement islamiste fondé en Égypte en 1928 par Hassan al-Banna. La da‘wa : prédication et appel à l'islam. Millî Görüş : mouvement islamiste turc fondé par Necmettin Erbakan, dont relève l'IGMG.

2. Méthodologie

Le rapport est une analyse institutionnelle de sources ouvertes. Il agrège des évaluations officielles allemandes, des données d'audience et des informations financières afin de reconstituer l'organigramme du réseau et de ses figures-clés.

  • Type. Rapport d'analyse à vocation institutionnelle, fondé sur des sources ouvertes (open source).
  • Sources officielles. Rapports du renseignement intérieur allemand : Office fédéral de protection de la Constitution (Bundesamt für Verfassungsschutz, BfV) et offices régionaux (LfV) ; documents et débats parlementaires.
  • Sources ouvertes. Presse allemande et internationale, sites spécialisés, comptes de réseaux sociaux des organisations, registres d'entreprises et de charités.
  • Données chiffrées. Estimations d'effectifs (BfV, 2024), audiences sociales organisation par organisation, montants financiers (Europe Trust, financements publics) et l'enquête MOTRA 2024/25 (réseau de recherche MOTRA, en lien avec l'Office fédéral de police criminelle, BKA).
  • Démarche. Cartographie d'acteurs (organisations et personnes), analyse des liens personnels et familiaux, recension des prises de position publiques, traçage des flux financiers.

3. Thèse centrale

Le rapport soutient qu'un ensemble d'organisations se présentant comme des associations religieuses et de société civile indépendantes fonctionne en pratique comme un mécanisme coordonné, piloté par un petit groupe de cadres - un « noyau dirigeant ». Selon les auteurs, ce réseau poursuit un projet d'islam politique par une stratégie d'influence graduelle et non violente, « par le bas », fondée sur l'éducation, la da‘wa et l'intégration institutionnelle, tout en préservant un profil public modéré.

Le rapport avance qu'il entretient des liens structurels avec les organes fréristes paneuropéens et avec des acteurs au Qatar et en Turquie, qu'il s'appuie sur une architecture de financement complexe et résiliente, et que - malgré le renforcement de la surveillance étatique depuis le 7-Octobre - il ne connaît pas de déclin substantiel, mais un repositionnement stratégique.

4. L'architecture argumentative

Le rapport déploie cinq démonstrations chaînées, articulées autour du pivot que constitue le réseau frériste allemand et de ses deux branches (arabe et turque), et convergeant vers le constat d'un repositionnement stratégique. Le schéma ci-dessous en restitue la structure d'ensemble.

Organigramme : réseau frériste en Allemagne, noyau dirigeant (El-Zayat, Falah), branche arabe (DMG) et branche turque (IGMG), cinq démonstrations chaînées (4.1 à 4.5), constat de l'auteur.
L'architecture argumentative du rapport en cinq démonstrations chaînées (synthèse CERIF).

4.1. Un réseau décentralisé organisé autour d'un noyau dirigeant restreint

Ce qui est démontré. Que des organisations en apparence indépendantes constituent en pratique un réseau coordonné, structuré en deux branches complémentaires (arabe et turque) et piloté par un petit groupe de figures-clés.

À partir de quelles données. Le rapport étaie ce point par les estimations d'effectifs des services allemands (BfV : environ 1 450 personnes pour la DMG en 2024, contre environ 1 040 en 2019 ; environ 10 000 pour Millî Görüş), par les biographies croisées des dirigeants (parcours d'Ibrahim El-Zayat et de Samir Falah d'une organisation à l'autre), par le relevé des fonctions cumulées aux niveaux national et européen, par les liens matrimoniaux et familiaux documentés (alliance El-Zayat / Erbakan) et par la répartition géographique des implantations.

Interprétation de l'auteur. L'auteur y voit un « noyau de contrôle » dissimulé derrière une façade d'autonomie, assurant selon lui la continuité organisationnelle et idéologique du réseau malgré les changements de noms et de structures.

Cartographie des organisations affiliées aux Frères musulmans en Allemagne telle qu'établie par le rapport : axe arabe (DMG/IGD), axe turc (Millî Görüş/IGMG), axe de financement, axe pro-Hamas, et figure centrale d'Ibrahim El-Zayat.
Cartographie du réseau telle qu'établie par le rapport (source : rapport, p. 8).

La DMG (Deutsche Muslimische Gemeinschaft, ex-IGD) - branche arabe

  • Statut. Identifiée par les services de sécurité allemands comme l'organisation centrale du réseau frériste dans le pays, opérant selon eux à rebours des valeurs de l'ordre démocratique ; le BfV en estime la mouvance à environ 1 450 personnes.
  • Origines. Fondée à la fin des années 1950 par des cadres des Frères musulmans exilés du Moyen-Orient, au premier rang desquels Said Ramadan, gendre de Hassan al-Banna, fondateur du mouvement.
  • Fonction. Organisation faîtière informelle de mosquées, d'associations et d'initiatives éducatives ; activité de da‘wa, d'éducation religieuse et de formation de cadres communautaires, sans déclaration publique d'affiliation aux Frères musulmans.
  • Incubateur. A servi de matrice à des structures affiliées (jeunesse MJD, formation d'imams, instituts) et a entretenu une continuité avec les organes européens : FIOE, devenue Conseil des musulmans d'Europe (CEM), et FEMYSO.
  • Rebranding. Changement de nom IGD vers DMG (2017-2018) et transfert du siège de Cologne à Berlin (2019), lus par les services comme un adoucissement de l'image ; recours contre l'inscription dans les rapports de sécurité retiré en 2021, sans décision sur le fond.
  • Mise à l'écart. Suspendue en 2019 du Conseil central des musulmans en Allemagne (ZMD) après la controverse sur son affiliation présumée ; elle demeure néanmoins classée par les services comme un acteur central du réseau.
  • Ancrage européen. Le renseignement régional (LfV) la décrit à plusieurs reprises comme la branche allemande de la FIOE/CEM et comme l'un de ses « membres-clés » ; Samir Falah, alors président de la DMG, a été élu président de la FIOE en 2018.

L'IGMG / Millî Görüş - branche turque

  • Statut. Identifiée par les services allemands comme une organisation islamiste majeure présentant, selon eux, des affinités idéologiques, structurelles et fonctionnelles avec l'orientation des Frères musulmans ; le mouvement Millî Görüş est estimé à environ 10 000 sympathisants.
  • Mouvement d'origine. Millî Görüş : courant islamiste turc fondé par Necmettin Erbakan ; l'IGMG en constitue la branche allemande et promeut un agenda d'islam politique au sein de la communauté turque d'Allemagne.
  • Mode d'action. Construction d'espaces communautaires et religieux fermés par l'éducation, la da‘wa et le développement d'infrastructures ; insertion dans des coalitions religieuses régionales (groupes Schura) et recherche d'influence dans la sphère publique.
  • Rapport à la violence. Selon le rapport, sa direction s'est abstenue de se démarquer clairement des organisations islamistes violentes et a refusé de qualifier le Hamas d'organisation terroriste.
  • Liens avec la Turquie. Liens institutionnels avec la Turquie et ses courants islamistes : transferts de fonds et emploi d'imams rattachés à la Direction turque des affaires religieuses (Diyanet) ; rencontre publique du président Kemal Ergün avec le président Erdoğan en novembre 2022.
  • Charnière El-Zayat / Erbakan. Ibrahim El-Zayat, présenté comme le lien entre réseaux arabe et turc, est marié à Sabiha Erbakan (famille fondatrice du mouvement) et siège au conseil de surveillance de Millî Görüş ; le rapport évoque un « système intégré » entre les familles El-Zayat et Erbakan.
  • Position européenne. La FEMYSO identifie en 2026 l'activité jeunesse turco-allemande de l'IGMG comme l'une de ses branches officielles ; pour le reste, l'IGMG conserve une certaine distance avec les institutions fréristes paneuropéennes, davantage associées aux islamistes arabes.

4.2. Une stratégie légaliste d'influence « par le bas »

Ce qui est démontré. Que le réseau privilégie une influence graduelle et non violente, par l'éducation, la da‘wa et l'insertion dans les espaces civiques et institutionnels.

À partir de quelles données. Le rapport s'appuie sur la généalogie organisationnelle (la DMG comme matrice de la MJD, du RIGD et de l'EIHW), sur la chronologie du changement d'image (renommage IGD vers DMG en 2017-2018, transfert du siège à Berlin en 2019, retrait du recours judiciaire en 2021) et sur des cas d'insertion institutionnelle documentés (parcours de Lydia Nofal et de Mohamad Hajjaj via l'association Inssan).

Interprétation de l'auteur. Selon l'auteur, cette « stratégie légaliste » vise une influence de long terme sur la société et les institutions, par la construction d'infrastructures communautaires et éducatives, tout en évitant toute déclaration publique d'affiliation aux Frères musulmans.

4.3. Des relais européens et internationaux

Ce qui est démontré. Que les organisations allemandes s'inscrivent dans un continuum avec les structures fréristes paneuropéennes et avec des acteurs étatiques et caritatifs étrangers.

À partir de quelles données. Le rapport mobilise l'historique institutionnel (l'IGD à l'origine de la FIOE en 1989, devenue Conseil des musulmans d'Europe en 2020), le relevé des présidences croisées (Falah à la tête de la FIOE en 2018), les listes de membres publiées par la FEMYSO (2026), des éléments publics sur les liens IGMG-Turquie (rencontre Ergün-Erdoğan de novembre 2022, emploi d'imams de la Diyanet) et des informations sur des financements caritatifs en provenance du Qatar et du Koweït.

Interprétation de l'auteur. L'auteur lit ces chevauchements comme un mécanisme de coordination personnelle entre les niveaux national et européen, et comme l'ancrage du réseau allemand dans une mouvance transnationale.

4.4. Une architecture de financement opaque et résiliente

Ce qui est démontré. Que le financement combine dons internes, investissements immobiliers et apports étrangers, dans une structure difficile à tracer.

À partir de quelles données. Le rapport s'appuie sur des registres de charités et d'entreprises (Europe Trust : actifs estimés à plus de 8,5 M£, complexe immobilier à Berlin), sur des décisions publiques (suspension des financements d'Islamic Relief Deutschland fin 2020), sur des montants de subventions publiques (plus de 1,37 M€ pour Inssan sur une décennie) et sur les fonctions occupées par Ibrahim El-Zayat dans des organes financiers (Europe Trust, Islamic Relief Worldwide).

Interprétation de l'auteur. L'auteur décrit une « structure labyrinthique » assurant une résilience économique - les revenus immobiliers continuant d'alimenter le réseau même en cas d'interruption des financements externes - et compliquant le traçage des flux.

4.5. Une communication publique modérée, ponctuellement contredite

Ce qui est démontré. Que les organisations affichent un profil public modéré, mais que des prises de position de soutien au terrorisme apparaissent ponctuellement.

À partir de quelles données. Le rapport repose ici sur l'analyse des comptes et sites des organisations (volume et nature des publications), sur des captures datées (vidéo de la branche de Bielefeld en mai 2025, publications de Ferid Heider en février 2024 et février 2025) et sur des déclarations publiques de dirigeants (propos de Kemal Ergün sur le 7-Octobre, article d'avril 2025).

Interprétation de l'auteur. Selon l'auteur, la modération affichée relève d'une prudence stratégique - la conscience d'être surveillé - qui n'exclut pas, à ses yeux, la promotion d'agendas plus radicaux dans des espaces moins exposés.

Israël, les Juifs et le sionisme : le constat du rapport, organisation par organisation

Le rapport consacre un chapitre entier à l'incitation contre les Juifs, Israël et le sionisme. En passant les organisations en revue, il dresse un tableau contrasté : de l'absence de propos hostiles relevés (DMG, MJD) à une incitation explicite (EIHW / Ferid Heider), accentuée depuis le 7-Octobre.

  • DMG. Activité numérique faible et contenu surtout religieux ; le rapport ne relève aucun propos direct contre Israël ou les Juifs. Une page consacrée à Gaza appelle à prier, à donner via des organisations humanitaires reconnues et à recourir à des moyens pacifiques et légaux ; elle renvoie notamment aux travaux de l'historien Ilan Pappé et aux comptes de la Croix-Rouge, de l'ONU, de l'UNRWA et de l'ONG israélienne B'Tselem.
  • MJD. Aucun contenu ouvertement politique ou extrémiste relevé : activités de jeunesse, ateliers, bénévolat et protestation contre le racisme anti-musulman ; évitement assumé des sujets politiques.
  • IGMG. Tableau contrasté. L'organisation a condamné l'attaque visant des Juifs à Bondi Beach (Australie) et présenté ses condoléances à la communauté juive. Mais sa branche de Bielefeld a diffusé (mai 2025) une vidéo des funérailles de l'auteur d'une attaque au couteau à Jérusalem, légendée « le martyr de Jérusalem », sans condamnation de la direction. Son président Kemal Ergün a qualifié le 7-Octobre d'« opération de grande ampleur », et un article d'avril 2025 réclame des « actions concrètes » contre Israël.
  • RIGD. Aucune présence active sur les réseaux sociaux n'a été identifiée.
  • EIHW / Ferid Heider. Le rapport vise surtout l'imam Ferid Heider, intervenant de l'institut : selon lui, Heider a publié des vidéos justifiant le 7-Octobre et, le 5 février 2025, comparé l'action israélienne à l'impérialisme et au colonialisme, employant les termes « occupation », « transfert de population » et « épuration ethnique » ; il aurait aussi accusé Israël de « crimes de guerre » à Gaza.
  • Tendance d'ensemble. Le rapport relève, depuis le 7-Octobre, une progression de la rhétorique contestant la légitimité de l'existence d'Israël (« du fleuve à la mer ») et des expressions de soutien ou de justification de l'attaque, tout en soulignant que la frontière entre aide civile et soutien à des infrastructures politiques reste souvent floue.

5. Répertoire des organisations et figures-clés

Le rapport identifie les organisations et les personnes suivantes. Les résumés ci-dessous restituent les caractérisations telles qu'établies par le rapport.

Organisations centrales du réseau

  • DMG (Deutsche Muslimische Gemeinschaft, ex-IGD). Faîtière de la branche arabe et, selon les services allemands, organisation centrale du réseau ; da‘wa, éducation et formation de cadres (détaillée au § 4.1).
  • MJD (Muslimische Jugend in Deutschland). Organisation de jeunesse rattachée à la DMG ; activités éducatives et communautaires. Un règlement amiable de 2023 avec le BfV a remplacé la qualification d'« organisation extrémiste » par un simple « signalement pour suspicion ».
  • IGMG (Islamische Gemeinschaft Millî Görüş). Faîtière de la branche turque, rattachée au mouvement Millî Görüş ; islam politique au sein de la communauté turque (détaillée au § 4.1).
  • RIGD (Rat der Imame und Gelehrten in Deutschland). Conseil d'imams et de savants fondé à Francfort en 2004 ; présenté comme l'autorité religieuse-légale du réseau (émission de fatwas) ; liens avec la DMG et financements partiels de Qatar Charity.
  • EIHW (Europäisches Institut für Humanwissenschaften). Institut fondé à Francfort en 2012 ; formation idéologique et religieuse de cadres et d'imams ; affinité avec la FIOE/CEM.

Organes de financement et relais

  • Islamic Relief Deutschland (IRD). Branche allemande d'Islamic Relief (Cologne, 1996) ; financements publics suspendus fin 2020 après le constat de « liens personnels significatifs » avec la mouvance ; rattachée au réseau international Islamic Relief Worldwide, désigné illicite en Israël.
  • Europe Trust. Charité enregistrée au Royaume-Uni (1996) ; bras d'investissement immobilier (actifs estimés à plus de 8,5 M£) détenant un complexe à Berlin ; revenus locatifs réorientés, selon le rapport, vers des organisations de la mouvance.
  • Inssan. Association berlinoise (2002) de lutte contre le racisme anti-musulman ; décrite comme un nœud stratégique et un pont vers l'establishment ; liens avec El-Zayat ; plus de 1,37 M€ de fonds publics sur une décennie.

Axe pro-Hamas (connexion indirecte au réseau)

Le rapport précise qu'aucun lien direct n'a été identifié entre cet axe et le réseau frériste : la connexion serait indirecte, par l'intermédiaire d'entités de financement.

  • PGD (Palästinensische Gemeinde Deutschland). Communauté palestinienne classée pro-Hamas ; démantelée après le 7-Octobre.
  • VPNK. Présentée comme l'« organisation successeur » de la PGD, concentrant l'activité des soutiens du Hamas à Berlin.
  • DPMG (Deutsch-Palästinensische Medizinische Gesellschaft). Collecte des dons pour des campagnes humanitaires à Gaza ; soutenue par la PGD ; selon le rapport, plus de 100 000 $ transférés depuis le 7-Octobre à l'organisation de santé gazaouie UHCC.

Figures-clés

  • Ibrahim El-Zayat. Né en 1968 à Marbourg, Allemand d'origine égyptienne ; présenté comme la figure centrale des réseaux fréristes européens. A dirigé la DMG (2002-2010), actif dans la FIOE, l'IESH et la FEMYSO ; membre des conseils d'Islamic Relief Worldwide et d'Europe Trust ; marié à Sabiha Erbakan ; écarté du ZMD en 2022. Un ancien responsable de la sécurité d'un Land l'a qualifié d'« araignée tissant la toile » des organisations islamistes (voir la figure ci-dessous).
  • Samir Falah. Allemand d'origine tunisienne, résidant à Berlin ; président de la DMG (2010-2018) puis de la FIOE/CEM (2018-2022) ; secrétaire général d'un organe européen de soutien aux mosquées (environ 300 mosquées en Allemagne).
  • Khallad Swaid. Président de la DMG depuis 2018 ; ancien président de la MJD ; a occupé des fonctions dans des organes européens (FEMYSO) ; par ailleurs consultant en management de la qualité.
  • Taha Suleiman Amer. Président du RIGD et responsable du département da‘wa au CEM ; prédicateur et juriste d'origine égyptienne, à Francfort ; ancien directeur académique de l'EIHW.
  • Khaled Hanafy. Doyen de l'EIHW, secrétaire général adjoint de l'ECFR (Conseil européen de la fatwa et de la recherche) et président du comité de fatwa en Allemagne ; clerc égyptien ; ancien président du RIGD.
  • Kemal Ergün. Président de l'IGMG depuis 2011 ; né en Turquie, arrivé en Allemagne au début des années 1990 ; ancien imam de la mosquée centrale de l'IGMG à Francfort ; reçu par le président Erdoğan en 2022.
  • Ferid Heider (imam). Intervenant de l'EIHW ; membre du Conseil de la fatwa en Allemagne depuis 2020 ; formé dans des institutions de la mouvance (Château-Chinon en France, antenne de Francfort). Selon le rapport, a publié des vidéos justifiant le 7-Octobre et qualifiant l'action israélienne d'« épuration ethnique ».
Le réseau d'entreprises et de liens d'affaires d'Ibrahim El-Zayat en Allemagne entre 2002 et 2022, reliant la DMG à diverses sociétés immobilières et de conseil (EDU-INVEST, BETA, SEZ Wohnbau, RNA, ZZ International Consulting, Ruderis…).
Le réseau d'entreprises et de liens d'affaires d'Ibrahim El-Zayat en Allemagne, 2002-2022 (source : rapport, p. 24).

6. Conclusion de l'auteur

  • Pas de déclin. Malgré la pression sécuritaire accrue depuis le 7-Octobre, l'auteur ne relève aucun déclin substantiel de la force du réseau.
  • Repositionnement stratégique. Il identifie l'adoption d'un discours public modéré et une réduction de l'activité numérique, destinées à préserver la résilience institutionnelle et à réduire les frictions avec les autorités.
  • Trois axes de chevauchement. Infrastructure et financement (El-Zayat), formation et coordination européenne (EIHW), ancrage local légaliste (Inssan).
  • Préconisation. L'auteur conclut à la nécessité de surveiller cette activité pour prévenir la radicalisation et un éventuel basculement vers l'incitation ou le terrorisme, en distinguant clairement la liberté de culte de son exploitation à des fins de radicalisation politique.
Lecture analytique

Commentaire du CERIF

Apport. Le rapport agrège en un seul document des données jusque-là dispersées sur l'implantation, le financement et l'audience de la mouvance, et reconstitue avec soin l'organigramme du réseau et de ses figures-clés. Le repérage des chevauchements de fonctions (El-Zayat, Falah) et des liens familiaux (alliance El-Zayat / Erbakan) éclaire la coordination interne. La description d'Europe Trust comme socle immobilier de résilience, et le repérage de financements publics captés via des associations anti-discrimination, constituent des éléments documentés et vérifiables. La grille en trois axes - infrastructure et financement, formation et coordination européenne, ancrage local légaliste - offre un cadre clair pour saisir la division du travail au sein du réseau.

Limites. Le rapport est une synthèse de sources ouvertes et d'évaluations officielles allemandes, et non une enquête de première main : il reconnaît lui-même ne pas pouvoir reconstituer l'intégralité des flux financiers ni l'identité des donateurs. Par ailleurs, les chiffres de l'enquête MOTRA 2024/25 mesurent l'adhésion à l'islamisme au sein de la jeunesse musulmane en général, et non l'audience propre du réseau étudié : le lien que le rapport établit entre cette tendance et la « réussite » des organisations reste, à ce stade, inférentiel.

Pourquoi le lire. 12 000 personnes liées au réseau (2024), un complexe immobilier à Berlin, 45,1 % de musulmans de moins de 40 ans classés islamistes déclarés ou latents par l'enquête MOTRA 2024/25 (contre 22,3 % en 2021) : le rapport rassemble des chiffres-clés utiles à quiconque étudie l'islam politique en Europe. Au-delà du cas allemand, il pose une question de méthode que l'auteur érige elle-même en critère décisif : comment distinguer, dans une démocratie, la liberté de culte de son instrumentalisation politique.

Florence Bergeaud-Blackler
Anthropologue, Chargée de recherche au CNRS (HDR)
Présidente-fondatrice du CERIF - Centre Européen de Recherche et d'Information sur le Frérisme
cerif.eu