Le chapô de la rédaction
Il y a deux ans, la professeure Lene Kühle, de l’université d’Aarhus, et la chercheuse senior Manni Crone, du Danish Institute for International Studies, ont porté des accusations fracassantes contre le livre Le Frérisme et ses réseaux, traduit en danois sous le titre « Broderismen : comment les islamistes sapent les sociétés occidentales ».
Dans cet ouvrage, la chercheuse française de renom Florence Bergeaud-Blackler soutient que les Frères musulmans travaillent dans l’ombre à infiltrer les sociétés occidentales de l’intérieur afin d’y promouvoir leur idéologie islamiste.
Le livre a été au centre d’un intense débat public au Danemark après le discours du social-démocrate Frederik Vad sur « la troisième prise de conscience », dans lequel il mettait lui aussi en garde contre l’infiltration et la subversion des institutions de la société par l’intérieur. Mais les deux chercheuses danoises auraient coupé l’herbe sous le pied à la documentation du livre, par leur « évaluation scientifique ».
Voici que Tina Magaard a fact-checké leur fact-checking. Dans une tribune des plus retentissantes, publiée dans le numéro de Weekendavisen du 11 septembre 2026, elle montre en détail comment la professeure et la chercheuse senior ont triché, manipulé et fabriqué de fausses accusations dans leur critique de la chercheuse française.
Sous le tapis des chercheurs sur l’islam
Tribune (kronik) de Tina Magaard - traduction IA du danois
Règne-t-il, dans certains domaines des humanités, un climat intellectuel toxique où le désaccord sur des sujets politiquement chargés est réprimé et voué à l’opprobre ? Oui, et c’est un problème sérieux, affirme le rapport américain récemment paru Report on the State of Scholarship in the Humanities and the Humanistic Social Sciences. Le rapport porte sur la situation aux États-Unis - mais qu’en est-il au Danemark ?
Examinons une affaire que Weekendavisen a déjà rapportée : la mise au pilori dont a fait l’objet le livre de Florence Bergeaud-Blackler Broderismen : Sådan undergraver islamister de vestlige samfund (Le frérisme : comment les islamistes minent les sociétés occidentales) au cours de l’hiver 2024-2025, de la part de la professeure Lene Kühle, de l’université d’Aarhus, et de la chercheuse principale Manni Crone, de l’Institut danois d’études internationales (DIIS).
Dans Weekendavisen, les deux chercheuses ont soupçonné Bergeaud-Blackler de pratiques de recherche douteuses et affirmé qu’elle ne pouvait pas documenter sa « thèse centrale d’une infiltration islamiste ». Le livre est « délirant », tel fut le verdict péremptoire de Lene Kühle. Un seul problème : Kühle et Crone trichent et fabriquent de fausses accusations pour parvenir à leurs conclusions.
C’est ce que je vais examiner de plus près dans cette tribune.
Dans Weekendavisen, Kühle et Crone ont posé une série de questions rhétoriques critiquant le livre, dont celle-ci : « Le débat doit-il partir d’un livre qui (...) présente un document central - the smoking gun - avec une citation manipulée et sans en indiquer la source ? » Présentée ainsi, la formulation instille chez le lecteur un doute sur l’existence même du document en question.
Or ce document existe. Il est reproduit dans le livre du journaliste suisse Sylvain Besson paru en 2005, La Conquête de l’Occident. Le Projet secret des islamistes. Besson indique que le document a été découvert par la police suisse en 2001 lors d’une perquisition chez l’homme d’affaires égyptien Youssef Nada, figure dirigeante des Frères musulmans. Le document figure au dossier de la procédure sous les cotes n° 4100400027-4100400040. Youssef Nada a lui-même confirmé à plusieurs reprises l’existence du document.
Ce document est un plan de quatorze pages intitulé Vers une stratégie globale pour la politique islamique, que Besson a baptisé « le Projet ». Selon un rapport confidentiel de la task force antiterroriste suisse, le document est « un texte fondamental pour comprendre les objectifs à long terme des Frères musulmans ».
C’est donc un document que tout le monde devrait connaître - indépendamment du livre de Bergeaud-Blackler. Il a été saisi au domicile de Youssef Nada avec des milliers d’autres documents, dont la masse peut nourrir le débat sur la question de savoir si la pression normative islamique et l’infiltration se rattachent à l’origine à une stratégie idéologique et financière des Frères musulmans. Comme l’écrit Besson : « Ces documents montrent que les Frères musulmans ont établi pendant des décennies un réseau secret en Europe. Le but de ce réseau est de servir leur ambition politique : la création d’une société islamique parfaite qui remplacera un jour l’Occident comme force dirigeante de l’humanité. »
Le « Projet » est, selon Besson, particulièrement important parce qu’il ne révèle pas seulement « les intentions politiques les plus secrètes des Frères musulmans », mais donne aussi des indications pratiques sur la manière dont les islamistes peuvent infiltrer les sociétés occidentales.
Bergeaud-Blackler résume dans son livre, avec ses propres mots et par des citations directes, le contenu du document aux pages 81 à 84. C’est ce passage que Kühle et Crone attaquent - sans pour autant se confronter au message d’ensemble du document. Elles privent ainsi le lecteur d’un savoir empirique important et saturent en revanche son horizon d’attaques douteuses : fausses accusations, falsification de citations, mise en suspicion sans preuve.
Je vais maintenant examiner cinq « procédés de mise au pilori » employés par Kühle et Crone - et que je passe en revue dans une analyse approfondie téléchargeable sur le site des éditions Presto.
LE PREMIER DEGRÉ se situe à l’extrémité la plus « douce » de l’échelle de la mise au pilori. Kühle et Crone y utilisent des erreurs mineures comme argument pour des conclusions massives que ce type d’erreur ne peut pas porter.
Par exemple lorsque Bergeaud-Blackler renvoie par inadvertance à la série d’articles de Sylvain Besson au lieu de son livre. Mais la série d’articles comme le livre ont pour thème central la manière dont les documents saisis chez Nada révèlent le plan secret des Frères musulmans d’infiltration et d’islamisation des sociétés occidentales.
L’erreur de Bergeaud-Blackler ne peut donc pas porter l’accusation de Kühle et Crone d’une absence de documentation de la thèse de l’infiltration islamiste, puisque les deux sources traitent précisément de cela.
LE DEUXIÈME DEGRÉ de leur échelle de mise au pilori consiste en hommes de paille, qui donnent l’impression que Bergeaud-Blackler a commis des erreurs qu’elle n’a pas commises. Par exemple, Kühle et Crone écrivent à propos du document mentionné : « On ne sait pas qui l’a écrit. » Mais c’est justement ce que Bergeaud-Blackler explique elle-même. Bergeaud-Blackler écrit : « D’où vient le document ? Les enquêteurs de police n’en sont pas certains. » Bergeaud-Blackler n’a donc commis aucune erreur.
Sa source, Sylvain Besson, ne semble d’ailleurs pas douter que l’auteur comme les destinataires soient à chercher parmi certaines figures dirigeantes des Frères musulmans. Cette information, Kühle et Crone la passent sous silence, dénaturant du même coup l’exposé de Besson sur la portée du document. Les deux chercheuses danoises poursuivent avec un autre homme de paille : « ce n’est pas un document officiel des Frères. » Mais Bergeaud-Blackler ne le prétend à aucun moment.
Kühle et Crone renforcent donc leur dossier à charge en travestissant la position de Bergeaud-Blackler, donnant ainsi l’impression qu’elle commet des erreurs qu’elle n’a pas commises. Elles détournent par là l’attention du lecteur de la substance du document que Bergeaud-Blackler présente. Kühle et Crone réduisent ainsi au silence une documentation essentielle sur l’infiltration islamiste, qui se trouve du même coup soustraite à l’attention du public.
LE TROISIÈME DEGRÉ de l’échelle rend l’affaire plus grave. Car Kühle et Crone commencent ici à recourir à de fausses accusations. Bergeaud-Blackler expose dans son livre à quels réseaux financiers Youssef Nada avait accès selon ses sources. Comme elle l’écrit, ces réseaux financiers étaient « prétendument liés non seulement au chef d’Al-Qaïda Oussama ben Laden, mais aussi au dirigeant de la confrérie Youssef al-Qaradawi, au Hamas, au GIA algérien et au mouvement islamiste tunisien Ennahda ».
Kühle et Crone écrivent à propos de ce passage : « Ces informations ne se trouvent pas dans la source suisse suivante, note 68 (ni dans la précédente, note 67). » Le problème, c’est que ce qu’écrivent Kühle et Crone ne correspond pas à la réalité.
Bien au contraire.
Dans la note 67, Bergeaud-Blackler renvoie au livre de Richard Labévière Les Dollars de la terreur. Les États-Unis et les islamistes, paru en 1999. J’ai consulté la traduction anglaise de 2000, Dollars for Terror: The United States and Islam. La première chose que l’on remarque est un chapitre entier consacré à « The Muslim Brothers’ Holy (and Financial) War ». Mais les Frères musulmans apparaissent en de nombreux endroits du livre, et pas seulement dans ce chapitre. Comme je le démontre dans mon analyse développée de l’affaire, Labévière fournit une information abondante qui confirme les affirmations de Bergeaud-Blackler concernant aussi bien Oussama ben Laden que Youssef al-Qaradawi, le Hamas, le GIA et Ennahda. Il est donc carrément faux d’affirmer, comme le font Kühle et Crone, que ces informations ne figurent pas dans la référence de la note 67.
Et qu’en est-il de la note 68 chez Bergeaud-Blackler ? Elle renvoie à la série d’articles de Sylvain Besson « L’histoire secrète des islamistes en Occident », publiée dans le journal Le Temps en avant-première de la parution de son livre. Comme je le démontre dans l’analyse développée, cette série complète la documentation de Labévière concernant Oussama ben Laden, Youssef al-Qaradawi, le Hamas et, en partie, Ennahda.
Il est donc faux d’affirmer, comme le font Kühle et Crone, que « ces informations ne se trouvent pas » dans les références des notes 67 et 68. Bien au contraire, puisque les deux références de Bergeaud-Blackler, Labévière et Besson, ont précisément pour thème principal l’examen de ces réseaux financiers.
On remarque en particulier les informations de Labévière et de Besson sur Youssef al-Qaradawi, idéologue en chef des Frères musulmans pendant de longues années. Il est communément connu comme un prédicateur extrêmement influent - à l’échelle mondiale comme parmi les musulmans d’Europe. Mais selon Besson et Labévière, il n’est pas seulement un théoricien. Il est aussi qualifié d’« actionnaire principal » de la banque et du fonds d’investissement que Nada avait créés en Suisse. Ce n’est pas tout. Al-Qaradawi contrôlerait également les transactions de la banque. Si cela est exact, cette information soulève de nouvelles questions quant aux moyens financiers dont Youssef al-Qaradawi a disposé pour influencer les jeunes musulmans européens tout au long des années 1990.
L’accusation portée par Kühle et Crone d’une documentation manquante dans les deux notes se révèle donc être une fausse accusation. Mais même si leur accusation est mensongère, il faut s’attendre à ce que Kühle et Crone aient réussi à éloigner du livre de Bergeaud-Blackler une partie des lecteurs. Dans un deuxième temps, cela signifie qu’elles bloquent aussi l’accès du lecteur aux informations de Besson et de Labévière. Ce n’est donc pas un mensonge indifférent. C’est une fausse accusation qui nous détourne des informations ci-dessus sur les réseaux et les ressources financières des Frères musulmans dans la période où ils se consolidaient en Europe. Des informations essentielles, donc, si l’on veut examiner de plus près les moyens dont la confrérie a disposé pour son projet. Cette piste, la professeure Kühle et la chercheuse principale Crone la sapent par leur manipulation.
LE QUATRIÈME DEGRÉ de l’échelle nous emmène à des hauteurs inattendues. Les deux chercheuses danoises se mettent maintenant à modifier des citations. Elles mettent le lecteur en garde contre le fait d’accorder la moindre portée au document saisi chez Nada. Elles affirment que « selon Besson, il est erroné de comprendre l’histoire de l’islamisme à sa lumière ». Mais ce n’est pas ce qu’écrit Besson. Il écrit (je souligne en capitales) : « il serait erroné d’interpréter l’histoire récente de l’islamisme À LA SEULE lumière du Projet. »
Le mot « seule » fait toute la différence. Il n’est donc pas innocent que Kühle et Crone feignent de citer Besson tout en retirant le mot « seule » de la phrase sans en informer le lecteur.
Dans Bonnes pratiques de citation et plagiat dans les textes - lignes directrices, dont Kühle et Crone prétendent elles-mêmes s’inspirer, on lit : « Un certain nombre de circonstances peuvent rendre une citation illicite. Cela peut être le cas, par exemple, si (...) la citation est dénaturée, par exemple réécrite ou mal citée (falsification de citation). » Selon leur propre grille d’examen, Kühle et Crone se livrent donc à une falsification de citation, puisqu’elles dénaturent la phrase de Besson en supprimant le mot « seule ».
C’est une falsification qui a une portée décisive pour l’appréciation du message de Bergeaud-Blackler comme de celui de Besson. Kühle et Crone font sonner le propos de Besson comme s’il était l’inverse de ce qu’il est réellement. Besson ne conteste en effet nullement que le document ait une portée pour l’histoire récente de l’islamisme. Bien au contraire. Tout l’enjeu de son livre est justement qu’il en a une, décisive. Il explique que le document doit être lu en lien avec tous les autres documents également confisqués chez Nada.
La somme des documents saisis montre, selon l’un des enquêteurs suisses interrogés par Besson, que nous avons affaire à une « idéologie d’infiltration qui représente à terme le plus grand danger pour les sociétés européennes (...) dans une décennie, nous verrons en Europe surgir des revendications d’un système parallèle (...) puis commencera la lente destruction de nos institutions ».
Il ne s’agit donc pas seulement d’une falsification de citation, mais aussi d’une manipulation grossière de la part de Kühle et Crone, lorsqu’elles écrivent que, « selon Besson, il est erroné de comprendre l’histoire de l’islamisme à la lumière » dudit document.
Une fois de plus, Kühle et Crone bloquent la vue du lecteur sur des informations indispensables si l’on veut examiner l’histoire de la pression normative islamique et des exemples d’infiltration que nous observons dans la réalité danoise d’aujourd’hui.
LE CINQUIÈME DEGRÉ de l’échelle est encore plus singulier. Ici, l’imagination de Kühle s’emballe complètement. Elle ne se contente pas de balayer la portée du document. Dans un entretien à Weekendavisen, elle avertit qu’il est « contesté » que le document soit authentique ou un faux. Mais Kühle ne documente pas qui en conteste l’authenticité. Kühle ne dit pas non plus qui elle soupçonne de l’avoir falsifié. Est-ce Sylvain Besson qu’elle accuse de falsification ? L’un des journalistes d’investigation les plus réputés de Suisse. Il s’est vu décerner en 2017 le prestigieux Swiss Press Award pour son travail journalistique, a bientôt trente ans d’expérience dans les affaires de criminalité économique et de réseaux occultes, et il est par ailleurs ancien rédacteur au quotidien Le Temps. Si Kühle estime qu’un journaliste de ce calibre a falsifié des matériaux journalistiques bruts, elle devrait en informer l’opinion publique suisse.
Ou bien est-ce l’un des enquêteurs de la police suisse que Kühle soupçonne d’avoir falsifié un document confisqué lors d’une perquisition ? Selon l’article 317 du code pénal suisse, le faux dans les titres commis par un fonctionnaire est passible de cinq ans. Si Kühle détient des éléments allant dans ce sens, pourquoi ne les a-t-elle pas signalés ? Est-ce parce qu’elle sait bien que le soupçon de « faux » est sa propre invention ?
LE LIVRE DE FLORENCE BERGEAUD-BLACKLER sur le frérisme a été accueilli dans le débat danois par des accusations destructrices de réputation de la part de Lene Kühle et Manni Crone. Des accusations propres à éloigner les lecteurs du livre. Kühle et Crone ont choisi de ne pas débattre du propos du livre, mais de mettre au pilori Bergeaud-Blackler en recourant notamment à de fausses accusations et à la falsification de citations.
Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas d’erreurs dans son livre Broderismen. Il s’y trouve quelques erreurs et, malheureusement, un certain nombre d’erreurs d’inattention. Ces erreurs doivent évidemment être corrigées dans les tirages à venir. Mais les erreurs et imprécisions que l’on peut relever n’invalident pas la documentation qui se trouve dans les sources auxquelles Bergeaud-Blackler renvoie.
Le problème est que Kühle et Crone sont intervenues dans le débat public d’une manière qui bloque notre accès à ces sources, et qui donne au public l’impression que les exemples de pression normative islamique et d’infiltration donnés par Bergeaud-Blackler ne relèvent que de son imagination. Il n’est pas irréaliste de supposer que Kühle et Crone ont ainsi empêché l’opinion danoise de comprendre certains facteurs qui pourraient être à l’arrière-plan de la pression normative islamique observable aujourd’hui dans les sociétés-providence européennes.
Cela nous concerne donc tous, et c’est pourquoi nous ne pouvons pas en rester là.
Nous sommes obligés de nous demander quelles conséquences entraîne le fait que certains milieux de recherche mettent au pilori des dissidents comme Bergeaud-Blackler. Selon le Report on the State of Scholarship in the Humanities and the Humanistic Social Sciences, cette idéologisation atteint « le fondement même sur lequel une université devrait reposer ». À savoir la possibilité d’un examen objectif et sobre de l’ensemble des sources susceptibles d’éclairer une question donnée.
Dans cette affaire, Kühle et Crone n’ont pas seulement rompu avec les règles les plus fondamentales d’honnêteté et d’objectivité de la recherche. Elles ont aussi attaqué le fondement même de notre conversation publique. Nous devons pouvoir nous fier à ce que dit un chercheur. C’est cette confiance dans la recherche que Kühle et Crone sapent. Ni le public ni la recherche n’y trouvent leur compte, et cela ne doit pas se reproduire.
Nous devons donc avoir une discussion plus principielle sur la manière dont nous garantirons à l’avenir la qualité et la crédibilité de la recherche financée par des fonds publics.
Tina Magaard, docteure, ancienne postdoctorante à la Sorbonne-Paris IV et ancienne maître de conférences à l’université d’Aarhus
Lene Kühle et Manni Crone ont été saisies de la critique formulée dans cette tribune, mais n’ont pas souhaité y répondre.
Commentaire de Florence Bergeaud-Blackler
L’affaire exposée dans le texte qui suit ne relève pas d’un simple désaccord académique. Elle concerne la mise en cause publique de l’intégrité scientifique d’une chercheuse et sa disqualification, au moyen de fausses accusations d’une particulière gravité : plagiat, appropriation du travail d’autrui, manipulation ou fabrication de citations, « inventions », déformation des sources et, plus généralement, pratiques de recherche présentées comme contraires aux « standards académiques ».
Dans le monde de la recherche, critiquer une hypothèse, contester une interprétation, relever une erreur ou discuter la qualité d’une source relève du fonctionnement normal de la science. Accuser un chercheur de plagiat ou de malhonnêteté scientifique est tout autre chose. Ce n’est plus la validité d’une démonstration qui est contestée, mais la probité professionnelle de son auteur et, par extension, la fiabilité de l’ensemble de ses travaux.
Ces accusations viennent d’être reconnues infondées.
Mise en cause et à présent mise hors de cause, je raconte les détails peu ordinaires d’une affaire qui me visait personnellement et, au-delà de moi, un pan de la recherche que d’aucuns cherchent à censurer : les travaux sur les Frères musulmans en Europe.
Chronologie du mécanisme accusatoire
La controverse débute au Danemark à l’été 2024 autour de Broderismen, traduction danoise de mon ouvrage Le Frérisme et ses réseaux publié en 2023 aux éditions Odile Jacob, préfacé par le chercheur danois Thomas Hoffmann.
Le 31 juillet, Manni Crone, chercheuse au Danish Institute for International Studies, publie dans le journal Altinget une critique sévère du livre, auquel elle reproche notamment une documentation insuffisante et des généralisations sur les musulmans.
Je lui réponds publiquement le 3 août dans le même journal en contestant ses arguments, en relevant ce que je considère comme des erreurs de lecture et en regrettant que le débat se déplace de la discussion académique vers une tentative de délégitimation personnelle.
À ce stade, aussi vif soit-il, je ne crois pas un instant que cette tentative de délégitimation va se poursuivre.
Je me trompe. Dès le mois d’août, j’apprends par un mail de Thomas Hoffmann, préfacier de l’ouvrage, que circulent dans les milieux universitaires danois des accusations très lourdes faisant état de plagiat et de mauvaises pratiques académiques à mon encontre. Ces soupçons circuleraient depuis plusieurs mois, créant autour du livre et de son autrice un climat de suspicion. Je n’en connais pas les griefs et ne peux donc y répondre.
Lors d’un séjour au Danemark entre octobre et novembre 2024, auquel je suis notamment invitée dans le cadre d’une conférence pour présenter mon livre, mes contemptrices Lene Kühle et Manni Crone assistent à l’événement. Elles ne viennent pas me présenter leurs critiques. Lene Kühle a refusé de participer au panel de la conférence auquel elle avait été conviée.
Ce n’est que le 15 novembre 2024 qu’un journaliste du nom de Kasper Schøler Fast, du quotidien Berlingske, me demande de réagir à ces critiques. Il m’adresse formellement les accusations développées par Lene Kühle et Manni Crone et joint à son message un document d’une trentaine de pages ainsi qu’un fichier Excel de quelque 340 lignes recensant des problèmes dans le livre, annonçant pas moins de 600 citations et notes tenues pour fautives. Le tout est emballé dans les propos d’un troisième universitaire, Sten Schaumburg-Müller, professeur et membre d’un comité de pratique académique. Ce dernier se prononce sur certains exemples à partir du dossier élaboré par Kühle et Crone tout en précisant - l’homme est honnête - qu’il n’a pas examiné directement le livre… Ce qui ne l’empêche pas de souligner de prétendues violations de copyright et de la « scientific dishonesty ».
Kühle et Crone parlent d’irrégularités massives et d’une confusion telle dans les références qu’il deviendrait presque impossible, disent-elles, de vérifier certaines affirmations. Il est vrai qu’elles ont fait travailler leurs étudiants pendant des semaines pour aller dépister la moindre faute de placement de virgule ; sans doute ont-elles eu quelques peines à faire la synthèse de tout cela. Les autrices du dossier, souhaitant manifestement gonfler le préjudice, affirment également que les problèmes toucheraient tous les chapitres et que beaucoup d’autres exemples pourraient être trouvés si l’ensemble de l’ouvrage était examiné plus profondément.
Cette impression de masse contribue à faire passer le débat d’une discussion sur des erreurs localisées à l’idée d’une défaillance générale de la méthode et, finalement, à celle d’une possible « inconduite scientifique ». Le Danemark a été le pionnier mondial de la régulation institutionnelle de l’intégrité scientifique en créant dès 1992 la première instance nationale dédiée à ce sujet. The Danish Board on Research Misconduct (DBRM) instruit de manière centralisée les dossiers graves d’inconduite. Lorsqu’une inconduite est avérée au Danemark, le verdict officiel entraîne la rétractation des publications frauduleuses, des sanctions professionnelles allant jusqu’au licenciement du chercheur, ainsi que la coupure ou le remboursement des financements. La carrière du chercheur est ruinée. Mais pour cela, il faut que le dossier soit lourd, et c’est ce que les deux Danoises vont s’employer à créer de toutes pièces.
Je frémis à la réception de ce mail qui m’annonce 600 erreurs. Comment est-ce possible ? Je serai vite rassurée en lisant les arguments.
La lecture attentive du tableau Excel fait apparaître de très graves défaillances. Plusieurs occurrences procèdent du même problème : une erreur de pagination ou une référence imparfaite se trouve reproduite à de multiples reprises. De plus, des erreurs typographiques et des défauts de traduction y sont comptabilisés, mêlant ainsi des anomalies de natures totalement différentes. Pourtant, une simple erreur ne constitue pas une fraude, mais relève plutôt de la coquille. Une référence bibliographique mal reproduite ne peut être qualifiée de fabrication de données. De même, une divergence d’interprétation d’une source ne s’assimile pas à de la falsification, et une paraphrase isolée - dès lors qu’elle est dûment sourcée - n’est pas un plagiat.
Qualifier un travail d’inconduite scientifique exige une démonstration rigoureuse. On ne peut se contenter d’accumuler des anomalies en les jugeant à l’aune des standards des revues à comité de lecture. Ces dernières n’ont pas les mêmes exigences qu’un livre publié chez un éditeur commercial, soucieux avant tout de ne pas alourdir le récit par des citations trop normées.
Malgré le délai particulièrement court qui m’est donné pour répondre - trois jours et trois nuits comprenant un week-end -, je transmets le 17 novembre au journaliste un document de quatre-vingt-seize pages répondant à chacune des allégations point par point. J’y soutiens que le nombre d’erreurs annoncé est artificiellement surgonflé, qu’une grande partie des éléments recensés correspond à des erreurs mineures ou formelles pouvant être corrigées lors d’une réimpression, et que plusieurs accusations plus graves sont factuellement infondées.
Le 21 novembre, le journaliste du Berlingske qui dispose alors, depuis le 17 novembre, de ma réponse de quatre-vingt-seize pages examinant les accusations point par point, me communique une nouvelle version de son article. Je constate que plusieurs accusations et formulations auxquelles j’ai déjà opposé des rectifications et des éléments justificatifs ont été conservées. Malgré un nouveau délai réduit à une demi-journée, alors que je suis en déplacement académique, je signale les passages que je considère comme faux ou ambigus et rappelle les éléments qui les contredisent. Je conteste vigoureusement le maintien d’une fausse accusation de plagiat. Je démontre, fait extrêmement grave, que la phrase a été falsifiée par les deux professeures danoises pour la faire apparaître comme un plagiat.
Je souligne aussi que l’affirmation de Lene Kühle selon laquelle nous aurions travaillé ensemble dans un projet consacré à l’islamisme est fausse, et j’en fournis les éléments justificatifs.
Je reconnais les erreurs suivantes dans le livre traduit en danois :
12 références incomplètes ou manquantes ;
6 coquilles et fautes de frappe ;
66 problèmes de normalisation académique qui ne sont pas considérés comme problème dans une édition commerciale ;
5 erreurs factuelles ;
2 erreurs de traduction et de contextualisation ;
2 problèmes de schémas et liens.
Ces erreurs n’ont aucun impact sur la démonstration du livre.
L’analyse du tableau Excel que je joins au journaliste montre que sur 249 commentaires critiques, 186 (soit 74,7 %) portent uniquement sur des numéros de page manquants. À quoi s’ajoutent 61 citations d’un groupe de discussion comptées comme fautives alors que méthodologie, date, conditions et financeurs figurent en tête de chapitre. Et donc je m’attends, plutôt tranquille, à ce que le journaliste fasse son enquête et que l’affaire se dégonfle comme une baudruche.
A ce stade, pour moi le journaliste devait poursuivre son enquête, examiner la façon dont le dossier accusatoire avait été produit, notamment réalisé avec la participation de plusieurs étudiants, interroger le contrôle qualité de Kühle et Crone. Les questions que devait se poser le journaliste à ce stade étaient : qui a identifié les problèmes ? Avec quelles compétences ? Selon quelles instructions ? Qui les a vérifiés ? Comment est-on passé du constat éventuel d’une anomalie, ou de sa production, à sa qualification comme plagiat, invention ou inconduite scientifique ?
Il n’en est rien. Le 18 novembre, le journaliste - qui sans doute ne comprenait pas grand-chose, n’a pas voulu prendre le risque de se mettre des universitaires danoises à dos, et a préféré sacrifier une chercheuse étrangère - renvoie telles quelles mes réponses aux deux chercheuses sans que j’aie donné mon accord. Une autre version me parvient alors, nettement dégonflée, mais contenant d’anciennes et de nouvelles fausses allégations.
La version finalement publiée par Berlingske contient toujours ce « soupçon de plagiat ». Un jugement extrêmement dépréciatif provenant d’un autre universitaire - présentant mon travail comme relevant d’une « théorie du complot »- est également ajouté.
De plus le texte renvoie au document accusatoire intégral des deux professeures qu’elles ont fait publier sur le site officiel de l’Université d’Aarhus, donnant à ce dossier une extraordinaire visibilité et une inscription institutionnelle durables.
Je n’en crois pas mes yeux. Le faux dossier accusatoire est institutionnalisé et susceptible d’être repris par des journalistes, des universitaires, des éditeurs, des recruteurs, des institutions ou des financeurs sans que ceux-ci aient connaissance de mes réponses. Ce type d’accusation peut affecter la confiance des collègues, les collaborations scientifiques, les invitations dans les universités, les publications, les traductions, les financements et, plus généralement, l’ensemble d’une carrière académique.
Certes, je sais que ces objets sont traversés par des conflits politiques, idéologiques et scientifiques. Je sais que les acteurs étudiés contestent parfois les catégories utilisées pour les décrire ; les chercheurs eux-mêmes divergent profondément quant aux concepts pertinents, à la nature des réseaux, à leur degré de structuration ou à l’interprétation de leurs stratégies. Ces désaccords sont légitimes. Mais il existe une différence fondamentale entre contester une catégorie analytique et disqualifier ; entre réfuter une démonstration et suspecter la probité de son auteur ; entre démontrer qu’une source ne permet pas d’établir une conclusion et accuser le chercheur de « manipulation » ; entre montrer qu’une référence est erronée et en déduire une pratique systémique de falsification.
C’est ici que tout cela dépasse ma personne.
En effet, si l’on peut transformer une controverse portant sur un objet sensible en accusation de faute professionnelle sans démonstration suffisamment robuste, les conséquences concernent l’objet même de la recherche (le frérisme ou islamisme légaliste). Les chercheurs et les étudiants auront tôt fait d’apprendre que certains objets ne comportent pas seulement un risque intellectuel, mais un risque réputationnel et professionnel.
L’autocensure scientifique ne procède pas nécessairement d’une interdiction explicite. Elle peut résulter beaucoup plus efficacement de l’anticipation des conséquences d’une recherche. Un tel dossier accusatoire plein d’erreurs et d’insinuations, aussi faux soit-il est assez dissuasif pour qui veut travailler sur ce sujet sensible. Je ne parle même pas de la sécurité personnelle du chercheur sur un sujet qui peut vous couter la vie. Nous connaissons cela en France avec le professeur Paty. Je suis d’ailleurs toujours sous protection policière 24/7 et cette affaire n’a rien arrangé, puisqu’elle s’est déplacée en France.
L’affaire s’internationalise et arrive au quotidien français Le Monde
Le 14 février 2026, l’affaire connaît un nouveau prolongement en France. Le Monde publie, sous la signature de Youness Bousenna, un article intitulé « Florence Bergeaud-Blackler, l’anthropologue twitteuse qui embarrasse le monde académique ».
Ce portrait à charge reprend explicitement les accusations formulées au Danemark par Lene Kühle et Manni Crone. Le dossier danois devient ainsi l’un des éléments mobilisés dans le grand quotidien français pour mettre en cause mon intégrité scientifique [Le Monde, 14 février 2026].
Le passage consacré à leurs critiques les nomme expressément : « Lene Kühle et Manni Crone avancent que l’ouvrage contient de nombreux problèmes de rigueur scientifique ». Il énumère des imprécisions de transcription, des informations factuelles erronées, de mauvais référencements et des hyperliens défectueux, puis évoque des manquements plus lourds, notamment des soupçons de plagiat, des citations déformées et des affirmations non documentées. Il conclut : « Au total, 95 “pratiques problématiques” sont signalées pour ce livre qui compte un peu plus de 400 pages ».
Une autre vraie bouillie de chiffres.
Le Monde juxtapose des défauts éditoriaux et des accusations touchant à la probité scientifique, puis les rassemble sous un total dont le lecteur ne peut apprécier ni la composition ni la portée. Et il ne mentionne pas ma réponse au dossier danois. Les accusations circulent et acquièrent une nouvelle visibilité en France, où le lecteur n’a ni connaissance du dossier accusatoire ni de ces falsifications.
Le Monde n’en est pas à son premier essai contre moi, comme j’explique cela dans La Nouvelle Revue Politique, dans une réponse intitulée « Quand Le Monde fait le procès d’une anthropologue menacée de mort » (La Nouvelle Revue Politique, 15 février 2026).
Introduction à la tribune de Tina Magaard
Si je reviens aujourd’hui sur cette séquence, c’est qu’une nouvelle tribune de Tina Magaard vient de paraître dans le journal danois Weekendavisen, daté du 11 septembre 2026.
Intitulée « Sous le tapis des chercheurs sur l’islam » dans sa traduction française, elle examine la manière dont Lene Kühle et Manni Crone ont construit plusieurs de leurs accusations contre mon livre. Ancienne maîtresse de conférences à l’université d’Aarhus, Tina Magaard reprend des passages incriminés, consulte les sources auxquelles je renvoie et confronte leur contenu aux affirmations de mes critiques.
Face à ces attaques, l’analyse menée par Magaard oppose une contre-expertise textuelle implacable qui pulvérise la méthodologie de mes accusatrices. Loin des débats théoriques nébuleux, cette mise au point confronte directement leurs allégations aux réalités du texte pour démonter deux mécanismes de pure mauvaise foi : une disproportion grotesque et un grossier procès d’intention. Sa démonstration de rigueur matérielle prend mes accusatrices à leur propre piège : elle administre la preuve objective qu’elles ont délibérément mal lu, tronqué et surinterprété mon travail pour fabriquer de toutes pièces une accusation d’inconduite. L’objectif était de me faire taire et au-delà de moi de taire les études sur l’islamisme. Car je ne suis pas la seule qu’on veut réduire au silence comme l’a montré Jean Chichizola dans un article du Figaro intitulé : « On ne peut plus travailler, sauf à prendre des risques » : ces chercheurs pris pour cible par les islamistes, paru en juin 2025.
« The smoking gun » par Tina Magaard
Quand une professeure et une chercheuse senior trichent, manipulent et fabriquent de fausses accusations
Note de la rédaction. Dans sa tribune, Tina Magaard renvoie à une analyse approfondie des accusations de Lene Kühle et Manni Crone, publiée par les éditions Pressto. Nous en reproduisons ci-dessous la traduction française. La version originale, en danois, est disponible sur le site de l’éditeur : forlaget-pressto.dk/images/The-smoking-gun-Broderismen.pdf
Notice concernant l’attaque de Lene Kühle et Manni Crone contre le livre Broderisme. Sådan undergraver islamister de vestlige samfund (Le frérisme. Comment les islamistes minent les sociétés occidentales) de Florence Bergeaud-Blackler (Pressto, 2024).
Note de traduction. Les passages de Broderismen cités ici le sont d’après l’édition danoise : leur retraduction en français ne restitue pas le texte original de Florence Bergeaud-Blackler. Les citations de Sylvain Besson sont rétablies dans leur formulation française d’origine lorsque les notes du texte danois la donnent. Les citations de Richard Labévière sont traduites depuis l’édition anglaise (Dollars for Terror, Algora, 2000), seule édition consultée par l’auteur de la notice.
Berøringsangst (« La peur du contact ») est le titre d’un livre paru récemment, qui documente comment des enseignants, des travailleurs sociaux, des infirmières et d’autres agents publics se retrouvent, dans leur activité quotidienne, mis en échec par des collègues qui cherchent à promouvoir un agenda islamiste dans les institutions porteuses de la société. De l’intérieur.
Mais quels schémas de pensée sous-tendent cette pression normative islamique ? Pourquoi la recherche ne nous a-t-elle pas depuis longtemps donné les outils pour la décoder ?
Weekendavisen a précédemment publié une histoire qui, à cet égard, est hautement pertinente : la chercheuse française Florence Bergeaud-Blackler a tenté, dans son livre Broderisme : Sådan undergraver islamister de vestlige samfund, de transmettre une compréhension de ces schémas de pensée. Mais la professeure Lene Kühle, de l’université d’Aarhus, et la chercheuse senior Manni Crone, du DIIS, ont attaqué le livre en l’accusant de ne pas pouvoir documenter sa « thèse centrale sur l’infiltration islamiste ».
Berlingske m’a demandé un commentaire sur cette affaire. Je n’ai cependant pas voulu m’exprimer avant d’avoir eu le temps de l’examiner. C’est désormais chose faite.
Dès la première lecture de l’enquête de Kühle et Crone, mes signaux d’alarme se sont déclenchés. Plusieurs des renvois, tant à Broderismen qu’à d’autres ouvrages dont Kühle et Crone affirment que Bergeaud-Blackler fait un usage abusif, ne tombaient pas juste. Je me suis donc procuré les sources auxquelles elles renvoient, afin de passer leurs affirmations au peigne fin. À mesure que le travail avançait, une chose est apparue de plus en plus clairement : Kühle et Crone trichent, manipulent et fabriquent de fausses accusations pour parvenir à leurs conclusions.
L’exemple dit de « the smoking gun » apparaît comme l’un des pivots les plus importants de la critique que Kühle et Crone adressent à Bergeaud-Blackler. Il faut noter ici que « the smoking gun » n’est pas une expression que FBB emploie elle-même ; ce genre de formules tape-à-l’œil n’est pas dans son style. Ce sont Kühle et Crone qui l’emploient, dans un entretien à Weekendavisen, où elles posent la question rhétorique suivante :
« Le débat doit-il prendre pour point de départ un livre qui (…) présente un document central - the smoking gun - avec une citation manipulée et sans indiquer la source ? »1
Quand KC présentent les choses de cette façon, le lecteur peut en venir à douter que le document central existe seulement. D’où Bergeaud-Blackler le tient-elle ?
Le document est reproduit dans le livre du journaliste d’investigation suisse Sylvain Besson, La Conquête de l’Occident. Le Projet secret des islamistes, paru en 2005.2 J’estime que c’est un document que tout le monde devrait connaître, indépendamment de la querelle de notes de bas de page entre Bergeaud-Blackler et KC. Il est en effet l’un des nombreux documents susceptibles d’éclairer la question de savoir si l’infiltration islamique des sociétés de bien-être européennes est à l’origine liée à une stratégie pratique et financière des Frères musulmans.
L’histoire de ce document est frappante. Dans le sillage du 11 septembre, une banque et fonds d’investissement islamique du nom d’al-Taqwa fut soupçonnée d’avoir été impliquée dans le financement du terrorisme d’al-Qaïda. La police suisse procéda donc à une perquisition chez le dirigeant de la banque, Youssef Nada, figure de premier plan des Frères musulmans. On ne trouva pas d’éléments suffisants pour ouvrir une procédure sur un financement direct du terrorisme. Mais on trouva autre chose. Comme l’écrit Besson :
« Au soir du 7 novembre 2001, les enquêteurs sont repartis de Campione avec de pleins camions de documents. Ils montrent que les Frères musulmans ont établi en Europe, depuis des décennies, un réseau souterrain au service de leur ambition politique : la création d’une société islamique parfaite qui sera amenée, un jour, à supplanter l’Occident comme force directrice de l’humanité. »3
Parmi les milliers de documents que la police a trouvés lors de la perquisition chez Nada figure celui auquel FBB se réfère. Il s’agit d’un écrit de quatorze pages en arabe, intitulé Vers une stratégie globale pour la politique islamique (points de départ, éléments, procédures et missions).4 Le livre de Besson emploie le titre plus court de Le Projet, que j’utiliserai également ici. Selon Besson, ce document est important parce qu’il révèle « les intentions politiques les plus secrètes des Frères musulmans »5, de même qu’il donne des indications pratiques sur la manière d’infiltrer les sociétés occidentales. Si l’on souhaite participer au débat sur l’existence d’une infiltration islamiste ciblée de nos sociétés, il faut connaître ce document, indépendamment de la querelle de notes entre Bergeaud-Blackler et KC.
Mais revenons au livre de Bergeaud-Blackler, Broderismen : Sådan undergraver islamister de vestlige samfund. Comment traite-t-elle ce document important ? Elle l’examine aux pages 81 à 84 (pages reproduites ici).
Bergeaud-Blackler présente d’abord le contexte de la perquisition chez Nada, puis resserre la focale sur le Projet. Elle ne reproduit pas l’intégralité du Projet, qui occupe quatorze pages chez Besson. FBB choisit plutôt de consacrer environ deux pages à résumer les points du Projet qu’elle juge les plus importants : que le but final, un État islamique, doit être atteint par un (mise en gras de mon fait) « effort progressif » visant, « par le travail institutionnel », à obtenir le « contrôle des centres de pouvoir locaux ». Le document appelle à sélectionner des zones où la « puissance islamique » doit être établie. Plus concrètement, il appelle à créer des « institutions économiques et sociales islamiques spécialisées ». Parallèlement, il faut « instaurer une coopération temporaire entre les mouvements islamiques et les mouvements nationaux », par exemple « dans la lutte anticoloniale et dans la lutte contre l’État juif ». Enfin, il est recommandé « d’ordonner le convenable et d’interdire le blâmable »6 (= exercer une pression normative islamique). Ces citations sont tirées directement du Projet tel qu’il figure dans le livre de Besson. J’ai procédé à une double vérification, à la fois sur le texte original français de Bergeaud-Blackler et sur le livre de Besson.
Bergeaud-Blackler présente ce document tiré du livre de Sylvain Besson comme un indice parmi bien d’autres allant dans le même sens : à savoir que la pression normative islamique observable aujourd’hui en Europe peut être liée à l’effort stratégique et économique de promotion de l’infiltration islamique engagé par le réseau européen des Frères musulmans il y a bientôt un demi-siècle.
Comment Kühle et Crone se situent-elles par rapport à cela ? Elles passent sous silence le message d’ensemble du document et privent ainsi le lecteur d’un savoir empirique important pour la discussion sur l’infiltration islamique. Kühle et Crone choisissent au contraire de saturer l’horizon du lecteur avec leurs attaques contre ce passage du livre. Ce sont ces attaques que nous allons examiner ci-dessous. Elles relèvent des catégories suivantes :
- KC utilisent des erreurs mineures comme prétexte à des conclusions violentes que ce type d’erreur ne peut pas porter.
- KC déforment la position de Bergeaud-Blackler, donnant ainsi l’impression qu’elle a commis des fautes qu’elle n’a pas commises.
- KC fabriquent de fausses accusations contre Bergeaud-Blackler.
- KC trichent avec une citation décisive de la source primaire.
- KC jettent le doute non seulement sur la crédibilité de Bergeaud-Blackler, mais aussi sur celle de Besson et des enquêteurs suisses, en soupçonnant, sans le moindre commencement de preuve, le Projet d’être un « faux ».
Il faut ici tenir sa langue droite dans sa bouche, car nous devons distinguer entre des phrases relevant de l’une des trois catégories suivantes :
- Les citations de FBB et de Besson. Elles sont signalées en gras.
- Les attaques de KC contre Broderismen. Elles sont signalées en souligné.
- Mon examen critique du sérieux des attaques de KC. Sans marquage.
1. KC utilisent des erreurs mineures comme prétexte à des conclusions violentes que ce type d’erreur ne peut pas porter
Certaines des erreurs que KC relèvent sont bien réelles et devraient être corrigées dans les éditions futures. Il s’agit cependant typiquement d’erreurs formelles mineures. Le problème est que KC se servent de ces erreurs comme point de départ de conclusions violentes que ce type d’erreur ne peut pas porter.
EXEMPLE 1
KC présentent dans leur enquête le tableau suivant, issu de leur examen et de leur diagnostic des erreurs de FBB :
| Passage visé | Commentaire de KC | Qualification |
|---|---|---|
| p. 81-83. « Le document, qui est écrit en arabe, se compose de douze points et commence ainsi. » (p. 81) Note 68. | La citation du document mentionné ne se trouve pas dans la source indiquée, note 68 (une série d’articles de Sylvain Besson dans un journal suisse). Il s’avère qu’elle provient du livre de Besson La conquête de l’Occident (2005, p. 193). FBB modifie la traduction de la citation donnée par Besson, en remplaçant le mot « dieu » par « Allah ». Dans la restitution de FBB, les 12 points deviennent 13, et le rapport entre le contenu des 12 points du document et les 13 points de FBB est difficilement pénétrable. Toutes les citations ne se trouvent pas dans le livre de Besson (2005), qui n’est pas mentionné. Comme le « résumé » mêle du texte avec et sans guillemets, il est également difficile de discerner ce qui relève de la citation, de la restitution ou de l’interprétation propre de FBB. Un exemple isolé de négligence dans la citation du document est reproduit immédiatement ci-dessous. | Négligence/manipulation des citations et de la source. Référence erronée. |
Dans la première colonne, elles citent le passage du livre de FBB qu’elles attaquent : « Le document, qui est écrit en arabe, se compose de douze points et commence ainsi. » Note 68.
Dans la deuxième colonne, elles expliquent où se situe selon elles le problème : « La citation du document mentionné ne se trouve pas dans la note 68 indiquée. »7 Dans la troisième colonne, elles qualifient le type d’erreur de « négligence/manipulation des citations et de la source » et de « référence erronée ».
Ce qu’écrivent KC est-il juste ou faux ? À quel ouvrage FBB renvoie-t-elle dans la note 68 ? Elle renvoie à la série d’articles de Sylvain Besson « L’histoire secrète des islamistes en Occident (1/6). Les secrets d’Al-Taqwa, la banque suisse de l’islam radical », Le Temps, 2005.8
KC ont raison sur un point : le document cité se trouve dans le livre de Besson, non dans sa série d’articles. FBB crédite donc le bon auteur (Sylvain Besson), mais en vient à renvoyer à sa série d’articles au lieu de son livre.
Quelle est la gravité de cette erreur ? Cela appelle deux remarques.
REMARQUE 1. Premièrement, KC omettent d’informer le lecteur que la série d’articles comme le livre traitent des milliers de documents que la police a emportés lors de la perquisition au domicile de Nada en 2001. L’objet de la série d’articles est d’éveiller l’intérêt du lecteur pour le livre, puisqu’elle a été publiée en amont de sa parution et que chaque article de la série se termine par un renvoi au livre. Le thème central du livre comme de la série d’articles est la manière dont les documents saisis chez Nada révèlent le plan secret de la Confrérie d’infiltration et d’islamisation des sociétés occidentales. Le livre et la série d’articles sont donc thématiquement très liés, et l’on est conduit au livre par la série d’articles. L’oubli de Bergeaud-Blackler ne suffit donc pas à soutenir l’accusation de KC d’un défaut de documentation de la thèse de l’infiltration islamiste, puisque les deux sources documentent précisément cela.
REMARQUE 2. La question est de savoir quelle est la gravité de l’erreur de Bergeaud-Blackler si on la juge à l’aune du propre référentiel d’enquête de KC. Dans God citatskik og plagiat i tekster (« Bon usage de la citation et plagiat dans les textes »), dont KC affirment s’inspirer, on lit : « Le nom de l’auteur doit toujours être indiqué en cas de citation. Outre cela, il convient d’indiquer au minimum le titre et l’éditeur/le média. »9
On peut ici soutenir que FBB a indiqué l’obligatoire - le nom de l’auteur - mais non le recommandé - le titre et l’éditeur du livre de Besson. Mon appréciation est que, même si FBB satisfait formellement à l’exigence du « doit » posée par le référentiel d’enquête de KC, elle aurait été avisée de satisfaire également à l’exigence du « il convient » quant à l’indication de l’ouvrage correct. Ne serait-ce que pour prévenir exactement ce qui se produit ici : que l’on attaque la forme pour détourner l’attention du lecteur de l’empirie qui, selon Besson, « montre que les Frères musulmans ont établi en Europe, depuis des décennies, un réseau souterrain au service de leur ambition politique ».10
Qui nous aide le mieux à comprendre ce qui existe comme empirie concernant cette « ambition politique » d’infiltration des sociétés occidentales ?
Bergeaud-Blackler nous aide à faire un bon bout de chemin, puisqu’elle restitue des informations tirées de la série d’articles et du livre de Besson. Mais elle nous met aussi un peu des bâtons dans les roues : en omettant la référence au livre, elle rend plus difficile l’accès à la source primaire que nous voudrions connaître indépendamment de son propre livre.
KC, elles, nous font à mon sens un croc-en-jambe nettement plus grave, puisqu’elles exploitent la négligence de Bergeaud-Blackler pour nous éloigner complètement de la documentation sur l’effort d’infiltration de la Confrérie que présente Sylvain Besson. Elles amputent ainsi considérablement notre capacité à faire entrer l’empirie pertinente dans la discussion sur les expériences d’infiltration et de pression normative islamique que vivent aujourd’hui certains citoyens au Danemark - par exemple des professionnels du secteur social.11
EXEMPLE 2
Que FBB ait renvoyé à la série d’articles de Besson plutôt qu’à son livre, KC l’utilisent aussi contre elle dans l’appréciation de la phrase ci-dessous, sans informer le lecteur qu’elles se servent de cette même et unique erreur de note pour attaquer deux phrases.
Page 82 de Broderismen, on lit :
« Le document, qui [est] adressé à la direction suprême de la Confrérie, semble avoir été écrit dans des formulations délibérément vagues, comme pour anticiper qu’il pourrait tomber entre de mauvaises mains. C’est une sorte de feuille de route, conçue pour communiquer les instructions initiales. »12
À ce sujet, KC affirment que « l’assertion (…) apparaît non documentée ».13 Formellement, elles ont raison. Il n’y a pas de documentation pour cette phrase précise dans la série d’articles de Besson à laquelle FBB renvoie, mais il y en a dans le livre de Besson. Comme KC connaissent le livre et y renvoient elles-mêmes, elles auraient dû nous signaler que FBB puise là ses informations. Si nous décomposons la phrase de FBB en trois, nous pouvons constater ceci :
a) « Le document (…) [est] adressé à la direction suprême de la Confrérie » est une paraphrase de l’appréciation de Besson, selon laquelle le document est « réservé à l’élite dirigeante des Frères musulmans ».14
b) Que le document « semble avoir été écrit dans des formulations délibérément vagues, comme pour anticiper qu’il pourrait tomber entre de mauvaises mains » est l’appréciation propre de Bergeaud-Blackler, ce qu’elle signale d’ailleurs par l’expression « semble ». C’est une appréciation avec laquelle on peut être d’accord ou non, mais je n’appellerais pas cela une erreur. Ce genre d’appréciations, avec lesquelles le lecteur peut être d’accord ou non, Kühle et Crone en usent elles-mêmes. Kühle écrit par exemple, dans Danmarks moskéer : mangfoldighed og samspil, que « la construction de cette mosquée de premier plan semble avoir fonctionné comme un rappel, pour le reste de la société, de la présence de l’islam chiite ».15 De même, Crone écrit dans son article Hjemmedyrket terrorisme trussel eller skrøne que « l’affaire de Vollsmose de 2006 et l’affaire de Glostrup de 2005 semblent avoir relevé du terrorisme open source ».16 Il n’y a de note ni de référence ni chez Kühle ni chez Crone pour ces appréciations. Mais si Kühle et Crone estiment que Bergeaud-Blackler devrait renvoyer à une documentation pour son appréciation, elles appliquent au livre de vulgarisation de Bergeaud-Blackler un étalon formel plus strict qu’à leurs propres publications scientifiques. Pourquoi ? C’est à elles de l’expliquer.
c) « C’est une sorte de feuille de route, conçue pour communiquer les instructions initiales. » L’expression « feuille de route » (en français dans le texte), Bergeaud-Blackler l’emprunte au livre de Besson, où elle est employée par l’un des enquêteurs qu’il cite.17
Comme KC connaissent le livre de Besson, elles auraient dû signaler que la documentation des assertions de Bergeaud-Blackler se trouve dans le livre de Besson, et non dans la série d’articles à laquelle Bergeaud-Blackler renvoie en note 68. Or elles ne le font pas. Elles donnent au contraire au lecteur l’impression que nous avons ici un nouvel exemple d’assertions de Bergeaud-Blackler pour lesquelles il n’existe aucune documentation.
EXEMPLE 3
Dans ce troisième exemple, KC réemploient encore une fois l’unique erreur de note, celle où Bergeaud-Blackler ne renvoie qu’à la série d’articles de Besson et non à son livre. Elles s’en prennent à une phrase dont les informations sont puisées à la fois dans la série d’articles et dans le livre. Bergeaud-Blackler écrit :
« Le réseau financier est prétendument lié non seulement au chef d’al-Qaïda, Oussama Ben Laden, mais aussi au dirigeant de la Confrérie, Youssef al-Qaradawi, au Hamas, au GIA algérien et au mouvement islamiste tunisien Ennahda. »18
KC accusent de nouveau Bergeaud-Blackler de « défaut de documentation », en écrivant : « Il n’est rien dit ni du GIA ni d’Ennahdha. » Mais le GIA et Ennahda sont mentionnés dans le livre de Besson, p. 160 et 163.19 Le reste des informations figure dans la série d’articles à laquelle FBB renvoie (voir la section ci-dessous « KC fabriquent de fausses accusations contre Bergeaud-Blackler »).
Comment KC ont-elles influencé le débat ?
Si KC avaient choisi de donner au public accès à autant d’informations que possible sur l’infiltration islamique, elles nous auraient indiqué que Bergeaud-Blackler ne renvoie, en note 68, qu’à la série d’articles de Besson et non à son livre, mais que les informations qui ne figurent pas dans la série d’articles se trouvent bel et bien dans le livre.
Si elles l’avaient fait, la conséquence pour le débat public aurait vraisemblablement été que nous aurions discuté du contenu du Projet, et de la question de savoir si ses idées ont pu avoir une portée pour l’infiltration islamique des sociétés de bien-être européennes d’aujourd’hui. Les lecteurs désireux d’approfondir le sujet auraient pu lire le livre de Bergeaud-Blackler et le compléter par les travaux de Besson - série d’articles et livre.
Mais KC choisissent un procédé qui bloque plutôt l’accès du lecteur à l’information valide sur l’infiltration islamique des sociétés de bien-être européennes présentée par Besson. Elles détournent l’unique oubli de note de Bergeaud-Blackler pour en tirer trois accusations distinctes selon lesquelles les informations de Bergeaud-Blackler - et donc celles de Besson - seraient « non documentées ». Comment cela a-t-il pu influencer le débat ?
Il est raisonnable d’imaginer que KC ont ainsi amené le lecteur à croire que Bergeaud-Blackler ne dispose d’aucune documentation pour la thèse de l’infiltration islamiste, mais qu’il s’agit au contraire d’une théorie du complot qu’elle aurait inventée elle-même. Cela conduira tout lecteur qui se respecte à fuir le débat, et à se tenir du reste à bonne distance tant de Broderismen que de ses sources. Avec pour conséquence un débat amputé, puisque KC ont ainsi réduit au silence une documentation essentielle concernant l’infiltration islamiste, soustraite dès lors à l’attention du public.
2. KC déforment la position de Bergeaud-Blackler, donnant ainsi l’impression qu’elle a commis des fautes qu’elle n’a pas commises
Dans leur enquête, à la section « Problèmes de documentation/d’usage des sources », KC attaquent l’usage que Bergeaud-Blackler fait du document Le Projet avec les arguments suivants :
1) « On ne sait pas qui l’a écrit. »20 Mais c’est précisément ce que Bergeaud-Blackler explique elle-même. Elle écrit : « D’où provient le document ? Les enquêteurs de police n’en sont pas sûrs. »21 FBB n’a donc commis aucune faute. Besson, du reste, ne paraît pas douter que l’auteur comme les destinataires soient à chercher parmi des figures dirigeantes des Frères musulmans.22 Cette information, KC la retiennent, déformant par là également l’exposé que fait Besson de la portée du document.
2) « Ce n’est pas un document officiel de la Confrérie. »23 Mais Bergeaud-Blackler ne le prétend à aucun moment.
3) « La source elle-même ne traite pas d’Oussama Ben Laden, mais de l’un de ses “lieutenants”, et la piste a été abandonnée faute de documentation suffisante. »24
Or Bergeaud-Blackler ne prétend pas que la source traite de Ben Laden. Au contraire. Ben Laden n’apparaît qu’à la page 81, dans la proposition subordonnée « une offensive internationale contre la Confrérie, soupçonnée d’être liée au mouvement al-Qaïda », ainsi que, un peu plus bas sur la page, là où FBB écrit que « le réseau financier est prétendument lié non seulement au chef d’al-Qaïda, Oussama Ben Laden, mais aussi au dirigeant de la Confrérie, Youssef al-Qaradawi, au Hamas, au GIA algérien et au mouvement islamiste tunisien Ennahda ».25 Ces passages reflètent fidèlement la manière dont les zones de contact entre al-Qaïda et les différentes ramifications des Frères musulmans sont présentées dans les textes de Besson26, ainsi que dans l’autre source qu’indique Bergeaud-Blackler, à savoir Les Dollars de la terreur. Les États-Unis et les islamistes de Labévière.27
Comme le montrent ces trois exemples, KC renforcent leur case-building en déformant la position de Bergeaud-Blackler, donnant ainsi l’impression qu’elle commet des fautes qu’elle n’a pas commises.
3. KC fabriquent de fausses accusations contre Bergeaud-Blackler
Page 81, FBB donne une information de contexte essentielle concernant le Projet. Pour comprendre la force de frappe possible de la direction suprême des Frères musulmans dans l’exécution de la stratégie déployée dans le Projet, il est nécessaire de tenir compte des réseaux financiers auxquels Youssef Nada et al-Taqwa ont accès. Bergeaud-Blackler écrit :
« Le réseau financier est prétendument lié non seulement au chef d’al-Qaïda, Oussama Ben Laden, mais aussi au dirigeant de la Confrérie, Youssef al-Qaradawi, au Hamas, au GIA algérien et au mouvement islamiste tunisien Ennahda. »28
Voici, dans le tableau ci-dessous, ce que KC écrivent de cette citation. Remarquez comment KC déforment la citation dans la première colonne :
| Passage visé | Commentaire de KC | Qualification |
|---|---|---|
| p. 81, à propos d’un document intercepté par la police suisse en 2001 comme « lié non seulement au chef d’al-Qaïda, Oussama Ben Laden, mais aussi au dirigeant de la Confrérie, Yûsuf al-Qarâdâwi, au Hamas, au GIA algérien et au mouvement islamiste tunisien Ennahdha » (p. 81) | Information qui exige une documentation, mais aucune source indiquée. Ces éléments ne se trouvent pas dans la source suisse suivante, note 68 (ni dans la note 67 précédente). La source elle-même ne traite pas d’Oussama Ben Laden, mais de l’un de ses « lieutenants », et la piste a été abandonnée faute de documentation suffisante. Il n’est rien dit ni du GIA ni d’Ennahdha. | Défaut de documentation. Négligence dans la source. Ajout d’informations qui ne se trouvent pas dans la source indiquée. |
Dans la colonne 1, KC font sonner les choses comme si FBB écrivait que c’est le document qui est lié au réseau. Mais ce n’est pas ce qu’écrit FBB, comme on peut le constater dans la citation en haut de page. Elle écrit à propos du RÉSEAU FINANCIER dont Youssef Nada faisait partie.
Et cela empire. Prenant appui sur leur altération de la citation de FBB, KC formulent une série de fausses accusations :
- « aucune source indiquée »
- « Ces éléments ne se trouvent pas dans la source suisse suivante, note 68 (ni dans la note 67 précédente). »
- « Défaut de documentation »
- « Ajout d’informations qui ne se trouvent pas dans la source indiquée. »
Ces quatre chefs d’accusation sont tous faux.
KC écrivent « aucune source indiquée », mais cela ne correspond pas à la réalité. Les notes 67 et 68 indiquent deux sources d’où FBB tire ses informations :
Note 67. Sur le financement islamiste et les liens entre Frères pacifiques et violents, voir R. Labévière, Les Dollars de la terreur. Les États-Unis et les islamistes, Paris, Grasset et Fasquelle, 1999, p. 156-160, et https://blogs.mediapart.fr/danyves/blog/300817/et-revoila-les-dollars-de-la-terreur
Note 68. Les informations proviennent d’une série d’articles écrite par le journaliste d’investigation suisse Sylvain Besson, « L’histoire secrète des islamistes en Occident (1/6). Les secrets d’Al-Taqwa, la banque suisse de l’islam radical », Le Temps, 2005 (disponible en ligne, voir les articles 1/6 et 3/6).
Cela ne correspond donc pas davantage à la réalité quand KC se paraphrasent elles-mêmes trois fois en ajoutant « défaut de documentation », ou « Ces éléments ne se trouvent pas dans la source suisse suivante, note 68 (ni dans la note 67 précédente) », ou « Ajout d’informations qui ne se trouvent pas dans la source indiquée ».
Je vais ici passer en revue les deux sources qu’indique FBB, et vérifier quel appui elle y trouve pour son assertion.
3a) Que dit la référence de la note 68 ?
La note 68 renvoie à la série d’articles de Sylvain Besson, « L’histoire secrète des islamistes en Occident », que Besson a publiée dans le journal Le Temps comme mise en bouche avant la parution de son livre.29 Trouve-t-on dans la série d’articles de Besson des indices de liens financiers entre al-Taqwa, Ben Laden, al-Qaradawi, le Hamas, le GIA et Ennahda ?
Al-Qaradawi est mentionné 17 fois dans la série d’articles.30 Selon Besson, il est « l’un des principaux actionnaires d’al-Taqwa ». Le lien financier que FBB met en avant dans la citation ci-dessus est donc documenté par Besson. Al-Qaradawi figure également sur une cassette vidéo qui le montre, avec le représentant d’al-Taqwa Ali Ghaleb Himmat, en tournée en Afghanistan. Voir la rubrique ci-dessous sur Ali Ghaleb Himmat.
Ali Ghaleb Himmat apparaît 10 fois dans la série d’articles31, et est mis en relation tant avec al-Qaïda qu’avec al-Qaradawi par une cassette vidéo trouvée lors de la perquisition chez Nada. La vidéo est tirée d’un voyage en Afghanistan, où Himmat a séjourné dans la zone autour de la base d’al-Qaïda près du lac de Derunta. Dans un hôtel de Jalalabad, on voit Himmat rencontrer une délégation de la direction suprême de la Confrérie : le prédicateur al-Qaradawi et Mustafa Machour (guide suprême de la Confrérie de 1996 à 2002). Sur la cassette, on voit également Machour tenir un discours à Kaboul, où il mobilise au combat contre « les ennemis de l’islam », et conclut ainsi : « Je vous assure que, de même que l’Union soviétique s’est effondrée, de même les États-Unis et l’Occident succomberont, avec l’aide de Dieu. » Le commentaire de Besson est le suivant : « Pour les enquêteurs, ce discours reflète le soutien moral et parfois matériel apporté par les Frères musulmans à l’internationale terroriste dont Oussama Ben Laden deviendra la figure de proue. »32
Oussama Ben Laden est mentionné 17 fois dans la série d’articles33, où Besson écrit entre autres que Ben Laden « joue à couvert » avec les Frères musulmans.34 Comme FBB l’écrit dans notre citation de Broderismen, le lien entre le réseau financier d’al-Taqwa et les actes terroristes de Ben Laden est toutefois « prétendu ». En parfaite conformité avec ce qu’explique Besson.35
Que les preuves aient été insuffisantes pour un procès ne signifie cependant pas qu’al-Taqwa ait été entièrement lavée de tout soupçon. Ce n’était pas, en 2001, la première fois qu’al-Taqwa était soupçonnée de financement du terrorisme. Selon Besson, les autorités suisses avaient déjà reçu, au cours des années 1990, des signalements de services de renseignement européens et arabes allant dans le même sens.36 Mais comme les informations sur les liens entre al-Taqwa et al-Qaïda provenaient de sources confidentielles du renseignement, inutilisables dans un prétoire37, on n’est jamais parvenu à faire condamner Nada ou d’autres responsables d’al-Taqwa pour financement du terrorisme. La structure d’al-Taqwa ne rendait apparemment pas non plus facile de discerner ce qui se passait dans cette banque. Comme Besson l’explique dans la série d’articles :
« la structure d’Al-Taqwa - répartie entre les Bahamas, le Tessin, et le Liechtenstein - est si diffuse qu’aujourd’hui encore, les autorités suisses ignorent où se trouvait exactement le centre financier de la société. Sa comptabilité, entreposée quelque part en Arabie saoudite, n’a jamais été localisée. »38
Quand on n’a pas accès à la comptabilité, il n’est pas aisé de faire condamner quiconque pour financement du terrorisme. Il n’est pas difficile d’imaginer comment le parquet a dû renoncer à porter l’affaire devant un tribunal, du fait de la combinaison du secret bancaire suisse, des principes du financement islamique et de la réticence des services de renseignement à déclassifier les éléments de preuve.
Le Hamas est mentionné 6 fois39, entre autres à propos de transferts de fonds entre al-Taqwa et KA Overseas, que les enquêteurs suisses décrivent selon Besson comme la « centrale financière » d’un dirigeant du Hamas.40
Ennahda n’est pas mentionné dans la série d’articles de Besson, mais son fondateur et dirigeant de longue date, Ghannouchi, l’est (deux fois), par exemple à propos d’un transfert de fonds qui lui a été fait par Youssef Nada.41 Ennahda est mentionné dans le livre de Besson, p. 160 et 163.42
Le GIA n’est pas mentionné dans la série d’articles de Besson, mais l’est en revanche dans son livre, p. 163.43
Conclusion concernant la note 68 : nous avons ici vérifié si KC ont un fondement à leur affirmation lorsqu’elles soutiennent que « ces éléments ne se trouvent pas » dans la référence de la note 68. Force est de constater que ce qu’écrivent KC ne correspond pas à la réalité. La série d’articles de Besson, à laquelle renvoie la note 68, fournit une documentation abondante pour l’assertion de FBB concernant Ben Laden, al-Qaradawi et le Hamas, et en partie Ennahda. Le livre de Besson fournit le reste de la documentation, concernant le GIA et Ennahda. Là encore, FBB aurait dû renvoyer au livre de Besson et non seulement à la série d’articles, mais elle n’écrit rien qui ne puisse être documenté dans les travaux de Besson de 2005.
3b) Que dit la référence de la note 67 ?
Il nous faut maintenant examiner le lien entre la note 67 et l’assertion de FBB :
« Le réseau financier est prétendument lié non seulement au chef d’al-Qaïda, Oussama Ben Laden, mais aussi au dirigeant de la Confrérie, Youssef al-Qaradawi, au Hamas, au GIA algérien et au mouvement islamiste tunisien Ennahda. »
KC soutiennent que « ces éléments ne se trouvent pas dans (…) la note 67 ».44 Mais que dit la note 67 ?
Dans la note 67, FBB renvoie au livre de Richard Labévière Les Dollars de la terreur. Les États-Unis et les islamistes, de 1999.45 La question est maintenant de savoir si Labévière confirme ou infirme l’existence de liens financiers entre la banque al-Taqwa, al-Qaïda, le GIA et les différents représentants des Frères musulmans, tels qu’al-Qaradawi, le Hamas et Ennahda.
J’ai consulté la traduction anglaise de 2000, Dollars for Terror : The United States and Islam.46 Comme Labévière l’écrit dans son avant-propos : « en reconstituant les circuits financiers du terrorisme, on a de meilleures chances de comprendre la véritable nature de l’idéologie islamiste ».47 Au cours de son enquête de quatre ans, qui portait au départ sur le financement iranien du terrorisme, il s’est cependant produit à chaque fois quelque chose de surprenant : « Chaque fois, je tombais sur la confrérie des Frères musulmans. »48 C’est pourquoi Labévière a jugé pertinent de consacrer un chapitre entier à « La guerre sainte (et financière) des Frères musulmans ».49
Les liens entre les Frères musulmans et les circuits financiers des organisations terroristes islamistes dans les années 1990 ne sont donc pas une invention de Bergeaud-Blackler ou de Besson. C’est quelque chose que le journaliste d’investigation Labévière a mis quatre ans à cartographier, avant même que Besson n’ait eu connaissance du phénomène.
Dans sa recherche visant à comprendre le financement islamique du terrorisme, Labévière tombe sur al-Taqwa, qu’il désigne par A.T. Il constate que le dirigeant de la banque est Youssef Nada et qu’elle est, dans les « milieux financiers », « considérée comme la banque de la Confrérie ».50
Le nom de Youssef Nada revient régulièrement dans le livre de Labévière, où il est mentionné 9 fois.51 Par exemple page 153, où il raconte comment les Frères musulmans ont trouvé un « contexte extrêmement favorable » à leur expansion en Europe : « Nada, comme Saïd Ramadan, a profité d’un contexte extrêmement favorable et s’en est servi comme tremplin pour les activités économiques des Frères musulmans. »52
Ali Ghaleb Himmat, nous le rencontrons 2 fois.53 Il est présenté comme « l’assistant de Youssef Nada ». Outre son activité au sein d’al-Taqwa, il travaille également dans une société holding dont le directeur dirige un grand nombre de sociétés financières, dont une partie peuvent être ramenées à ce que Labévière appelle « la nébuleuse d’A.T. » :
« A.T. s’est établie auprès de NIGH (Nasreddin International Group Holdings) - 10, rue Dewaux à Nassau. (…) La société holding NIGH mérite une attention soutenue. Ali Ghaleb Himmat, l’assistant de Youssef Nada, y travaille. (…) Le président et créateur de NIGH, Nasreddin Ahmed Idris, qui figure aussi sur la liste des premiers actionnaires d’A.T., (…) dirige une multitude de sociétés financières, dont la plupart finissent par ramener à la nébuleuse d’A.T. L’une d’elles, Gulf Office (…) actuellement en sommeil, avait été hébergée dans le même bâtiment que la mosquée de Lugano. »54
Lugano est du reste précisément le lieu où Youssef Nada a résidé jusqu’à la perquisition de 2001. Le lien entre « la nébuleuse d’A.T. » et la mosquée de Lugano suggère plus qu’il n’y paraît une articulation entre le religieux et le financier qui dépasse ce que la plupart des Européens imaginent.
Le GIA est mentionné 10 fois.55 Particulièrement intéressant à propos du GIA est son lien avec le Gulf Office susmentionné :
« Les coordonnées téléphoniques du Gulf Office sont les mêmes que celles figurant sur une vidéo de propagande du Groupe islamique armé algérien (GIA) vendue sous le manteau dans les mosquées d’Europe depuis la fin de 1994. Les images ont été enregistrées après l’attentat contre le préfet de Tissemsilt et ses gardes, à quelque 130 kilomètres au sud d’Alger. Ce fut l’une des premières embuscades de grande ampleur du GIA, en janvier 1994. Le document ne porte pas sur l’attentat lui-même, mais sur le retour des islamistes à leur camp ; il montre leur joie d’avoir donné la mort à des impies, d’avoir tué au nom d’Allah. »56
Il existe donc, selon Labévière, une forme ou une autre de lien entre le GIA et al-Taqwa. Qu’il n’y ait pas de cloisons étanches entre le GIA et la Confrérie est également confirmé par le fait que le dirigeant du FIS Anwar Haddam sert, selon Labévière, de trait d’union entre le FIS et le GIA dans plusieurs contextes.57
Oussama Ben Laden est mentionné 11 fois.58 Labévière écrit : « tout nous ramène inévitablement aux réseaux terroristes sunnites composés d’anciens moudjahidines d’Afghanistan, entraînés pour la plupart par la CIA (…) on croise inévitablement le Saoudien Oussama Ben Laden ».59 Remarquons que le livre de Labévière date de 1999, c’est-à-dire d’avant que Ben Laden ne devienne généralement connu du fait du 11 septembre 2001. Mais Labévière avertit dès 1999 qu’on entendra encore parler de cet homme. Sa seule fortune personnelle de 3 milliards de dollars60 le rend remarquable, parce qu’elle lui donne la liberté de soutenir les réseaux qu’il veut et de financer la guerre sainte qu’il veut. Labévière consacre donc une place non négligeable à rendre compte des liens entre sa fortune, ses investissements et ses réseaux internationaux d’islamistes. Al-Taqwa n’est pas explicitement mentionnée à cet égard, mais le sont en revanche les réseaux qu’al-Taqwa a, selon Besson et Labévière, contribué à financer.
Le Hamas est mentionné 10 fois.61 Labévière met en avant « l’aide financière que la banque des Frères musulmans [al-Taqwa] a accordée au Hamas palestinien ».62
Ennahda (orthographié ici An-nahda) est mentionné 3 fois.63 L’organisation est notamment mentionnée à propos de transferts de fonds vers la Gama’a islamiya, une organisation terroriste libanaise.64
Al-Qaradawi est mentionné 2 fois. Il est présenté comme « le théoricien de la finance internationale islamique ».65 Mais ce n’est pas tout. Page 139, Labévière rapporte ce que Nada lui-même a raconté de la fonction d’al-Qaradawi dans la banque :
« A.T. était la banque des Frères musulmans. Depuis le début de ses activités, a expliqué Youssef Nada, A.T. plaçait toutes ses transactions sous le contrôle du cheikh Youssef al-Qaradawi. »66
Conclusion concernant la note 67 : Labévière fournit donc une information abondante qui confirme ce qu’écrit FBB sur les liens financiers entre al-Taqwa, les différentes organisations de la Confrérie et les réseaux terroristes. C’est donc une fausse accusation quand KC soutiennent que ces éléments ne se trouvent pas dans la note 67.
3c) Conclusion concernant les notes 67 et 68
Bergeaud-Blackler écrit que « le réseau financier [d’al-Taqwa] (…) [est] prétendument lié non seulement au chef d’al-Qaïda, Oussama Ben Laden, mais aussi au dirigeant de la Confrérie, Youssef al-Qaradawi, au Hamas, au GIA algérien et au mouvement islamiste tunisien Ennahda ».
Est-il exact, comme le soutiennent KC, que « ces éléments ne se trouvent pas dans la source suisse suivante, note 68 (ni dans la note 67 précédente) » ?67
Non. C’est un mensonge. Dans les deux références mentionnées, Bergeaud-Blackler trouve un appui empirique solide au fait que le « réseau financier » d’al-Taqwa est « prétendument lié non seulement au chef d’al-Qaïda Oussama Ben Laden, mais aussi au dirigeant de la Confrérie, Youssef al-Qaradawi, au Hamas, au GIA algérien et au mouvement islamiste tunisien Ennahda ». Ses deux références des notes 67 et 68, Labévière et Besson, ont précisément pour thème central l’élucidation de ces réseaux financiers.
On remarquera en particulier les informations de Labévière et de Besson sur al-Qaradawi, idéologue en chef des Frères musulmans pendant de longues années. Il est généralement connu comme un prédicateur extrêmement influent, tant à l’échelle mondiale que parmi les musulmans d’Europe. Mais selon Besson et Labévière, il n’est pas seulement un théoricien du domaine de la « finance islamique » ; il est aussi qualifié d’« actionnaire principal » d’al-Taqwa, et passe pour contrôler les transactions de la banque. Si cela est exact, cette information fait naître de nouvelles questions quant aux moyens financiers dont al-Qaradawi a disposé pour influencer les jeunes musulmans européens au cours des années 1990.
En somme : KC vont dans les médias avec leur autorité de « professeure » et de « chercheuse senior », et formulent de graves accusations contre FBB. Des accusations qui se révèlent entièrement et absolument fausses.
Mais même si leurs accusations sont mensongères, il est à prévoir qu’elles ont déjà réussi à écarter une partie des lecteurs du livre de Bergeaud-Blackler. En second lieu, cela signifie qu’elles bloquent aussi l’accès du lecteur aux informations de Besson et de Labévière. Ce n’est donc pas une manipulation indifférente que KC font subir au lecteur. C’est une manipulation qui nous éloigne des informations ci-dessus sur les réseaux et les ressources financières des Frères musulmans durant la période où ils se sont consolidés en Europe. Ce sont donc des informations essentielles si l’on souhaite comprendre ou examiner plus avant de quels moyens la Confrérie a disposé pour son projet. Cette compréhension, la professeure Kühle et la chercheuse senior Crone la minent par leur manipulation.
4. KC trichent avec une citation décisive de la source primaire
Kühle et Crone mettent le lecteur en garde contre le fait d’accorder une quelconque portée au Projet. Elles affirment qu’« il est selon Besson erroné de comprendre l’histoire de l’islamisme à sa lumière ».68
Problème : ce n’est PAS ce qu’écrit Besson. Il écrit (mise en évidence en capitales de mon fait) :
« il serait faux d’interpréter l’histoire récente de l’islamisme à la lumière du SEUL Projet ».69
Le mot « seul » fait toute la différence. Il n’est donc pas innocent que KC feignent de citer Besson tout en retirant le mot « seul » de la phrase sans en informer le lecteur.
Que font KC ? Dans God citatskik og plagiat i tekster - vejledende retningslinjer, dont KC affirment elles-mêmes s’inspirer, on lit :
« Un certain nombre de circonstances peuvent rendre une citation illicite. Cela peut être par exemple si (…) la citation est altérée, par exemple récrite ou citée de manière erronée (fraude à la citation). »
Selon leur propre référentiel d’enquête, KC pratiquent donc la fraude à la citation, puisqu’elles altèrent la phrase de Besson en retirant le mot « seul ».70
C’est une tricherie qui a une portée décisive pour l’appréciation du message de FBB comme de celui de Besson. KC font sonner le message de Besson comme le contraire de ce qu’il est en réalité. Besson ne récuse en effet aucunement que le Projet ait une portée pour l’histoire récente de l’islamisme. Au contraire. Tout l’objet de son livre est d’argumenter qu’il a une portée décisive. Il explique que le document doit être vu en relation avec les camions de documents confisqués chez Nada en même temps que le Projet. Besson s’intéresse particulièrement à l’articulation entre le Projet et un document intitulé (en français) Stratégie financière des Frères musulmans. Ce dernier définit la stratégie de financement de la stratégie d’influence et d’infiltration déployée dans le Projet. Besson écrit :
« Ces deux textes démontrent l’existence au sommet de la confrérie d’une organisation bien financée, secrète, dont le travail au service du Projet a commencé il y a des décennies. »71
La somme des documents saisis montre, selon l’un des enquêteurs interrogés par Besson, que nous avons affaire à une
« idéologie totalitaire d’infiltration qui représente, à terme, le plus grand danger pour les sociétés européennes (…) on va voir émerger en Europe la revendication d’un système parallèle (…) commencera alors la lente destruction de nos institutions, de nos structures ».72
Ce n’est donc pas seulement de la fraude à la citation, mais aussi une manipulation grossière de la part de Kühle et Crone, lorsqu’elles écrivent qu’il est « selon Besson erroné de comprendre l’histoire de l’islamisme à la lumière » du Projet.
Nous sommes obligés de poser la question : que cherchent à obtenir KC lorsqu’elles pratiquent la fraude à la citation et la manipulation dans leur description de Broderismen : Sådan undergraver islamister de vestlige samfund ? S’agit-il de nous écarter des informations sur la stratégie d’infiltration de la Confrérie que retrace Besson ? Nous attendons toujours une explication.
5. KC jettent le doute non seulement sur la crédibilité de Bergeaud-Blackler, mais aussi sur celle de Besson et des enquêteurs suisses, en soupçonnant, sans le moindre commencement de preuve, le Projet d’être un « faux »
Kühle ne se contente pas de balayer la portée du document. Dans un entretien à Weekendavisen, elle avertit : « il est contesté que [le Projet] soit authentique ou un faux. »73 Mais Kühle ne documente pas qui conteste son authenticité. Kühle ne dit pas non plus qui elle soupçonne d’avoir falsifié le Projet. Est-ce Sylvain Besson qu’elle accuse de falsification ? L’un des journalistes d’investigation les plus réputés de Suisse ? Il s’est vu décerner en 2017 le prestigieux Swiss Press Award pour son travail journalistique, a bientôt trente ans d’expérience dans les affaires de criminalité économique et de réseaux opaques, et a par ailleurs été rédacteur en chef de la section nationale du quotidien Le Temps. Si Kühle estime qu’un homme de ce calibre a falsifié du matériau journalistique brut, elle se doit d’en informer l’opinion publique suisse.
Ou bien est-ce l’un des enquêteurs de la police suisse que Kühle soupçonne d’avoir falsifié un document confisqué lors d’une perquisition ? Selon l’article 317 du code pénal suisse74, le faux dans les titres commis par un fonctionnaire est passible de cinq ans. C’est donc une criminalité grave que Kühle laisse entendre s’être produite. Si elle détient des informations allant dans ce sens, pourquoi ne les a-t-elle pas dénoncées ? Est-ce parce que l’accusation de « faux » est de son propre cru ? Dans ce cas, l’exemple est symptomatique de la façon dont elle et Crone agissent dans cette affaire : elles fabriquent elles-mêmes insinuations, fraude à la citation et fausses accusations, tout en accusant les autres de le faire.
Conclusion
Le livre de Florence Bergeaud-Blackler Broderismen : Sådan undergraver islamister de vestlige samfund a été accueilli dans le débat danois par de graves accusations de Lene Kühle et Manni Crone. Des accusations propres à écarter les lecteurs du livre. Leur question rhétorique - « Le débat doit-il prendre pour point de départ un livre qui (…) présente un document central - the smoking gun - avec une citation manipulée et sans indiquer la source ? »75 - a servi de point de départ à la présente notice. Par des déclarations de ce type, Kühle et Crone ont choisi non pas de débattre du message du livre, mais d’accuser Bergeaud-Blackler de manipulation et de défaut de documentation. Or, à l’examen de leurs accusations, nous avons pu constater que KC ont, dans leur critique de cet exemple tiré de Broderismen : Sådan undergraver islamister de vestlige samfund, le modus operandi suivant :
- KC utilisent des erreurs mineures comme prétexte à des conclusions violentes que ce type d’erreur ne peut pas porter.
- KC déforment la position de Bergeaud-Blackler, donnant ainsi l’impression qu’elle a commis des fautes qu’elle n’a pas commises.
- KC fabriquent de fausses accusations contre Bergeaud-Blackler.
- KC trichent avec une citation décisive de la source primaire.
- KC jettent le doute non seulement sur la crédibilité de Bergeaud-Blackler, mais aussi sur celle de Besson et des enquêteurs suisses, en soupçonnant, sans le moindre commencement de preuve, le Projet d’être un « faux ».
Cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas d’erreurs à trouver dans Broderismen. Nous avons vu dans le présent texte l’exemple de FBB renvoyant à la série d’articles de Besson mais oubliant de renvoyer à son livre. Mais, comme ici, on constate le plus souvent que les erreurs et imprécisions que l’on peut relever n’invalident pas la documentation sur les stratégies d’infiltration et la pression normative islamique dans les sociétés occidentales, telle qu’elle se trouve dans les sources ou chez les auteurs auxquels Bergeaud-Blackler se réfère.
Si seulement la dispute de KC s’était tenue à l’intérieur des épais murs du monde de la recherche, nous autres aurions pu employer notre temps à lire toute la littérature à laquelle Bergeaud-Blackler renvoie. Mais le problème est que Kühle et Crone sont intervenues dans le débat public d’une manière qui donne à l’opinion l’impression que les exemples de pression normative islamique et d’infiltration donnés par Bergeaud-Blackler ne sont qu’un produit de son imagination. Il n’est pas irréaliste de supposer que Kühle et Crone ont ainsi empêché l’opinion danoise d’accéder à des connaissances importantes sur une possible infiltration islamiste des sociétés de bien-être européennes.
C’est pourquoi cela nous concerne, et c’est pourquoi nous ne pouvons pas lâcher cette affaire. Nous ne pouvons rien nous permettre d’autre à l’égard de ceux qui, dans leur quotidien, subissent la pression de citoyens et de collègues cherchant à promouvoir un agenda islamiste dans les institutions porteuses de la société.
La société danoise a confié à Kühle et Crone des positions de confiance comme professeure et chercheuse senior, respectivement à l’université d’Aarhus et à l’Institut danois d’études internationales. Une aura de crédibilité entoure ces titres et ces institutions. C’est sous le paravent de cette crédibilité que Kühle et Crone ont pu tromper une large part de l’opinion.
Cet état de fait devrait conduire à une discussion plus principielle sur la manière dont nous garantissons à l’avenir la qualité et la crédibilité de la recherche financée sur fonds publics.
Notes
1. KÜHLE, Lene & CRONE, Manni, « Fejden om fodnoterne », Weekendavisen.dk, 17 décembre 2024.
2. BESSON, Sylvain, La Conquête de l’Occident. Le Projet secret des islamistes, Seuil, 2005.
3. BESSON, Sylvain, « L’histoire secrète des islamistes en Occident (1/6). Les secrets d’Al-Taqwa, la banque suisse de l’islam radical », Le Temps, 4 juillet 2005.
4. BESSON, Sylvain, La Conquête de l’Occident. Le Projet secret des islamistes, Seuil, 2005, p. 191-205.
5. BESSON, Sylvain, La Conquête de l’Occident, Seuil, 2005, p. 23.
6. BERGEAUD-BLACKLER, Florence, Broderismen : Sådan undergraver islamister de vestlige samfund, Pressto, 2024, p. 81-84.
7. Voir annexe 2, KÜHLE, Lene & CRONE, Manni, Undersøgelse af Broderismen af Florence Bergeaud-Blacker (Pressto 2024) med henblik på god citatskik, tvivlsom forskningspraksis og videnskabelig uredelighed, université d’Aarhus, 2024, p. 10.
8. BESSON, Sylvain, « L’histoire secrète des islamistes en Occident (1/6). Les secrets d’Al-Taqwa, la banque suisse de l’islam radical », Le Temps, 4 juillet 2005.
9. Voir annexe 8, ministère danois de la Culture, God citatskik og plagiat i tekster - vejledende retningslinjer, 2006, p. 12.
10. BESSON, Sylvain, « L’histoire secrète des islamistes en Occident (1/6) », Le Temps, 4 juillet 2005.
11. LARSEN, Bjarke & JENSEN, Ib Keld, Berøringsangst. Vidnesbyrd om et islamisk normpres, som fagfolk slår sig på hver dag, Pressto, 2026.
12. BERGEAUD-BLACKLER, Florence, Broderismen, Pressto, 2024, p. 82.
13. Voir annexe 2, KÜHLE & CRONE, Undersøgelse af Broderismen, université d’Aarhus, 2024, p. 3.
14. BESSON, Sylvain, La Conquête de l’Occident, Seuil, 2005, p. 28.
15. KÜHLE, Lene & LARSEN, Malik, Danmarks moskéer : mangfoldighed og samspil, livre numérique, Aarhus Universitetsforlag, 2019 (s’agissant d’un livre numérique, il n’y a pas de pagination fixe, mais on peut rechercher l’énoncé).
16. CRONE, Manni, Hjemmedyrket terrorisme trussel eller skrøne, DIIS, 2011.
17. BESSON, Sylvain, La Conquête de l’Occident, Seuil, 2005, p. 33 : « c’est une feuille de route, doublée d’une volonté réelle de l’appliquer. »
18. BERGEAUD-BLACKLER, Florence, Broderismen, Pressto, 2024, p. 81.
19. BESSON, Sylvain, La Conquête de l’Occident, Seuil, 2005, p. 160 et 163.
20. « On ne sait pas qui l’a écrit (p. 24), ce n’est pas un document officiel de la Confrérie, et il est selon Besson erroné de comprendre l’histoire de l’islamisme à sa lumière (2005 : 28). » p. 5-6, doc. 6.12.
21. BERGEAUD-BLACKLER, Florence, Broderismen, Pressto, 2024, p. 82.
22. BESSON, Sylvain, La Conquête de l’Occident, Seuil, 2005, p. 28.
23. Voir annexe 2, KÜHLE & CRONE, Undersøgelse af Broderismen, université d’Aarhus, 2024, p. 3.
24. P. 12 du doc. 6.12.
25. BERGEAUD-BLACKLER, Florence, Broderismen, Pressto, 2024, p. 81.
26. Voir le point 3 ci-dessous, « KC fabriquent de fausses accusations contre Bergeaud-Blackler ».
27. Voir le point 3 ci-dessous, « KC fabriquent de fausses accusations contre Bergeaud-Blackler ».
28. BERGEAUD-BLACKLER, Florence, Broderismen, Pressto, 2024, p. 81.
29. Voir annexe 9, BESSON, Sylvain, « L’histoire secrète des islamistes en Occident », série de six articles publiée dans le journal suisse Le Temps, du 4 au 9 juillet 2005.
30. Voir annexe 9, BESSON, série de six articles, Le Temps, 4-9 juillet 2005.
31. Voir annexe 9, BESSON, série de six articles, Le Temps, 4-9 juillet 2005.
32. Voir annexe 9, BESSON, série de six articles, Le Temps, 4-9 juillet 2005, p. 20 : « Pour les enquêteurs, ce discours reflète le soutien moral et parfois matériel apporté par les Frères musulmans à l’internationale terroriste dont Oussama Ben Laden deviendra la figure de proue. »
33. Voir annexe 9, BESSON, série de six articles, Le Temps, 4-9 juillet 2005.
34. Voir annexe 9, BESSON, série de six articles, Le Temps, 4-9 juillet 2005.
35. Voir annexe 9, BESSON, série de six articles, Le Temps, 4-9 juillet 2005.
36. Voir annexe 9, BESSON, série de six articles, Le Temps, 4-9 juillet 2005, p. 2.
37. Voir annexe 9, BESSON, série de six articles, Le Temps, 4-9 juillet 2005, p. 3.
38. Voir annexe 9, BESSON, série de six articles, Le Temps, 4-9 juillet 2005, p. 2.
39. Voir annexe 9, BESSON, série de six articles, Le Temps, 4-9 juillet 2005.
40. Voir annexe 9, BESSON, série de six articles, Le Temps, 4-9 juillet 2005, p. 3.
41. Voir annexe 9, BESSON, série de six articles, Le Temps, 4-9 juillet 2005, p. 7.
42. BESSON, Sylvain, La Conquête de l’Occident, Seuil, 2005, p. 160 et 163.
43. BESSON, Sylvain, La Conquête de l’Occident, Seuil, 2005, p. 163.
44. Voir annexe 2, KÜHLE & CRONE, Undersøgelse af Broderismen, université d’Aarhus, 2024, p. 10.
45. LABÉVIÈRE, Richard, Les Dollars de la terreur. Les États-Unis et les islamistes, Grasset et Fasquelle, 1999.
46. LABÉVIÈRE, Richard, Dollars for Terror: The United States and Islam, Algora Publishing, 2000.
47. LABÉVIÈRE, Richard, Dollars for Terror, Algora Publishing, 2000.
48. LABÉVIÈRE, Richard, Dollars for Terror, Algora Publishing, 2000, p. 14. Bien que le propos de Labévière soit d’abord de « suivre l’argent » des organisations terroristes, il adresse aux Frères musulmans les mots suivants : « Les représentants de ce culte (…) financent des associations influentes (…) en Europe. (…) dans plusieurs pays européens, des représentants des Frères musulmans parlent au nom de l’islam et de l’ensemble de la communauté musulmane. La confusion entre islamisme et islam repose sur une triple ruse. Sous couvert de quête spirituelle, ces agents d’influence tentent de légitimer des atteintes caractérisées aux droits de l’homme (…) ils minent progressivement la séparation du politique et du religieux, qui est l’un des fondements de la démocratie. Sous couvert de tolérance, ils travaillent à propager une idéologie fascisante, sinon fasciste. »
49. LABÉVIÈRE, Richard, Dollars for Terror, Algora Publishing, 2000, p. 121-160.
50. LABÉVIÈRE, Richard, Dollars for Terror, Algora Publishing, 2000, p. 138.
51. LABÉVIÈRE, Richard, Dollars for Terror, Algora Publishing, 2000, p. 138, 139, 140, 141, 146, 147, 150, 152, 153.
52. LABÉVIÈRE, Richard, Dollars for Terror, Algora Publishing, 2000, p. 153.
53. LABÉVIÈRE, Richard, Dollars for Terror, Algora Publishing, 2000, p. 139 et 150.
54. LABÉVIÈRE, Richard, Dollars for Terror, Algora Publishing, 2000, p. 150.
55. LABÉVIÈRE, Richard, Dollars for Terror, Algora Publishing, 2000, p. 56, 68, 74, 88, 150, 186, 216, 329, 331, 332.
56. LABÉVIÈRE, Richard, Dollars for Terror, Algora Publishing, 2000, p. 150.
57. LABÉVIÈRE, Richard, Dollars for Terror, Algora Publishing, 2000, p. 186.
58. LABÉVIÈRE, Richard, Dollars for Terror, Algora Publishing, 2000, p. 22, 101, 103, 105, 107, 110, 111, 112, 113, 114, 117.
59. LABÉVIÈRE, Richard, Dollars for Terror, Algora Publishing, 2000, p. 216.
60. LABÉVIÈRE, Richard, Dollars for Terror, Algora Publishing, 2000, p. 22.
61. LABÉVIÈRE, Richard, Dollars for Terror, Algora Publishing, 2000, p. 84, 144, 145, 146, 148, 149, 205, 206, 250, 334.
62. LABÉVIÈRE, Richard, Dollars for Terror, Algora Publishing, 2000, p. 144.
63. LABÉVIÈRE, Richard, Dollars for Terror, Algora Publishing, 2000, p. 47, 84, 148.
64. LABÉVIÈRE, Richard, Dollars for Terror, Algora Publishing, 2000, p. 148.
65. LABÉVIÈRE, Richard, Dollars for Terror, Algora Publishing, 2000, p. 139.
66. LABÉVIÈRE, Richard, Dollars for Terror, Algora Publishing, 2000, p. 147.
67. Voir annexe 2, KÜHLE & CRONE, Undersøgelse af Broderismen, université d’Aarhus, 2024, p. 10.
68. Voir annexe 2, KÜHLE & CRONE, Undersøgelse af Broderismen, université d’Aarhus, 2024, p. 6.
69. BESSON, Sylvain, La Conquête de l’Occident, Seuil, 2005, p. 28 : « Certes, il serait faux d’interpréter l’histoire récente de l’islamisme à la lumière du seul Projet. »
70. Conformément au texte au nom duquel KC jugent FBB, à savoir God citatskik og plagiat i tekster - vejledende retningslinjer. On y lit : « Un certain nombre de circonstances peuvent rendre une citation illicite. Cela peut être par exemple si (…) la citation est altérée, par exemple récrite ou citée de manière erronée (fraude à la citation). »
71. BESSON, Sylvain, La Conquête de l’Occident, Seuil, 2005, p. 35 : « Ces deux textes démontrent l’existence au sommet de la confrérie d’une organisation bien financée, secrète, dont le travail au service du Projet a commencé il y a des décennies. »
72. BESSON, Sylvain, La Conquête de l’Occident, Seuil, 2005, p. 31 : « C’est une idéologie totalitaire d’infiltration qui représente, à terme, le plus grand danger pour les sociétés européennes » ; et p. 38 : « on va voir émerger en Europe la revendication d’un système parallèle (…) commencera alors la lente destruction de nos institutions, de nos structures ».
73. VILLEMOES, Søren, « STRID: Kampen om fodnoterne », Weekendavisen, 6 décembre 2024, p. 3.
74. Art. 317 du code pénal suisse, « Faux dans les titres commis dans l’exercice de fonctions publiques » (Urkundenfälschung im Amt).
75. KÜHLE, Lene & CRONE, Manni, « Fejden om fodnoterne », Weekendavisen.dk, 17 décembre 2024.
Une chercheuse renommée spécialiste de l’islam accusée de « pratiques de recherche douteuses » par deux chercheuses danoises. Il y a juste un problème
Deux chercheuses danoises ont porté des accusations graves, généralisantes et infamantes contre l’auteure d’un livre sur l’infiltration des sociétés occidentales par les Frères musulmans. J’ai examiné leur examen, et j’en donne ici trois exemples de leur mode opératoire.
Note de la rédaction. Cette deuxième tribune de Tina Magaard a été publiée en danois dans Berlingske (rubrique Kronikker) le 14 septembre 2026, sous le titre « Berømt islamforsker blev beskyldt for „tvivlsom forskningspraksis” af to danske forskere. Der er bare et problem » : www.berlingske.dk/kronikker/beroemt-islamforsker-blev-beskyldt-for-tvivlsom-forskningspraksis-af-to-danske-forskere-der-er-bare-et-problem
Par Tina Magaard, docteure, ancienne maître de conférences à l’université d’Aarhus, consultante en intégration. Traduction française du danois.
Dans une chronique parue dans Berlingske le 13 août, Pierre Collignon met en garde contre « ce qui peut arriver lorsqu’une idéologie extrême prend le pouvoir dans le monde universitaire ». Collignon prend pour cas l’université britannique de Cambridge, mais la question est-elle aussi pertinente dans un contexte danois ?
À titre d’exemple propre à la réflexion, je voudrais évoquer une affaire que Berlingske avait révélée en son temps.
Une affaire où la professeure Lene Kühle, de l’université d’Aarhus, et la chercheuse principale Manni Crone, du DIIS (Institut danois d’études internationales), s’adressent à Berlingske avec un examen du livre de l’anthropologue française Florence Bergeaud-Blackler, Broderismen - Comment les islamistes minent les sociétés occidentales.
Sur la base de cet examen, Kühle et Crone portent dans Berlingske de « graves accusations » de « pratiques de recherche douteuses » contre Bergeaud-Blackler.
Dans leur examen, elles renvoient elles-mêmes à la loi sur la malhonnêteté scientifique, ce qui souligne la gravité de leurs accusations.
Dans Berlingske, Kühle et Crone glissent cependant rapidement vers des accusations généralisantes et infamantes, du type : « De toute ma carrière universitaire, je n’ai jamais rien vu de tel. C’est vraiment sidérant », ou encore : « Lorsqu’un auteur, de manière tout à fait prépondérante, ne traite pas correctement son matériau, cela mine la crédibilité de l’ouvrage tout entier. »
Il y a juste un problème.
J’ai examiné l’examen mené par Kühle et Crone sur Broderismen - Comment les islamistes minent les sociétés occidentales, et mes sonnettes d’alarme se sont rapidement mises à retentir.
J’ai constaté que les accusations de Kühle et Crone se déplaçaient elles-mêmes vers les champs sémantiques que la loi sur la malhonnêteté scientifique définit comme pratiques de recherche douteuses, voire comme malhonnêteté scientifique. Je ne suis pas juriste, mon appréciation n’est donc pas juridique.
Mais lorsque je transpose les notions de la loi sur la malhonnêteté scientifique dans ma propre discipline d’origine, la philologie, elles fonctionnent comme un révélateur photographique de ce que font réellement Kühle et Crone.
J’ai retenu pour les lecteurs de Berlingske trois exemples directement liés à l’entretien que Berlingske avait initialement publié avec Kühle et Crone.
Exemple 1
Dans Broderismen - Comment les islamistes minent les sociétés occidentales, Bergeaud-Blackler renvoie à un lien dont Kühle et Crone affirment qu’il mène « vers un site internet qui conduit en réalité à un site de rencontres secret donnant accès à du matériel pornographique ». Mais ce que disent Kühle et Crone est-il exact ?
D’après la Wayback Machine, on trouvait en 2022 (année où Bergeaud-Blackler écrivait son livre) le contenu auquel elle se réfère. Mais à l’automne 2024 (soit à peu près au moment de l’« examen » de Kühle et Crone), le site redirigeait vers un autre domaine (thedatinghouse.xyz).
Dans les archives de la Wayback Machine pour ce lien, on voit une page à l’allure d’arnaque comportant une seule image. L’image montre le visage, l’épaule et le bras d’une jeune femme en haut dos nu. Il n’y a rien de « pornographique » dans cette image, et le site ne donne pas « accès à du matériel pornographique ».
Si Kühle et Crone maintiennent leur accusation selon laquelle le lien menait à un contenu pornographique, elles doivent en produire la documentation.
Si elles ne le peuvent pas, cela soulève un soupçon désagréable : Kühle et Crone ont-elles elles-mêmes fabriqué des données fictives ? Pour mémoire, la loi sur la malhonnêteté scientifique définit la fabrication de données fictives comme relevant de la malhonnêteté scientifique.
Je le répète, je ne suis pas juriste et ne peux donc pas apporter d’appréciation juridique sur cet exemple. Mais je peux en signaler le recouvrement sémantique et poser la question : qu’attendons-nous du niveau d’exigence de la recherche financée sur fonds publics ?
L’accusation selon laquelle Bergeaud-Blackler aurait renvoyé à un site pornographique est manifestement de nature à miner sa crédibilité. Dans un second temps, cette accusation peut avoir pour effet d’éloigner les lecteurs du livre et de la documentation qu’il présente. Qu’est-ce que cela a bien pu signifier pour notre partage collectif de connaissances sur la pression normative islamique et l’infiltration ?
Exemple 2
Kühle et Crone sont-elles seulement compétentes, sur le plan scientifique, pour se prononcer sur l’idéologie des Frères musulmans ?
Dans Berlingske, elles reprochent à Bergeaud-Blackler une « désignation erronée de la notion de „grand djihad” comme étant le djihad „violent”, alors qu’il s’agit en réalité de la notion de „petit djihad” ». Kühle et Crone manipulent-elles le lecteur en lui faisant croire que cette interprétation est partagée par les Frères musulmans, ou sont-elles simplement d’une ignorance abyssale du champ sur lequel elles se prononcent ? C’est à elles d’en rendre compte.
Le fait est que le fondateur des Frères musulmans, Hassan al-Banna, s’était donné pour mission de combattre précisément l’interprétation de la notion de djihad que Kühle et Crone présentent comme la bonne. Al-Banna écrit dans son ouvrage The Way of Jihad :
« Beaucoup de musulmans croient aujourd’hui à tort que combattre l’ennemi est le petit djihad et que combattre son ego est le grand djihad. »
Al-Banna rejette donc clairement l’interprétation du djihad défendue par Kühle et Crone. Al-Banna estime que « tous les musulmans » sont tenus au djihad armé. Il étaye sa position par des citations du Coran et des hadiths, par exemple un passage qui établit qu’aller au combat vaut mieux que soixante-dix années de prière.
Au XXIe siècle, on retrouve cette position chez l’idéologue en chef des Frères musulmans et prédicateur vedette de télévision Youssef al-Qaradawi : « Prendre place dans les rangs des combattants vaut mieux que de prier chez soi pendant soixante ans. »
Sur le site arabophone d’al-Qaradawi, on trouve la fatwa « Les opérations martyres sont la plus haute forme de djihad », dans laquelle il qualifie l’attentat-suicide d’« un des actes de terreur légitimes dont parle le Coran ».
Cela ne signifie pas qu’al-Qaradawi estime que tous les musulmans doivent engager le djihad violent ici et maintenant. Selon lui, il ne faut le faire que lorsqu’il est réaliste de l’emporter.
Kühle et Crone induisent donc le lecteur en erreur en donnant l’impression que l’interprétation « pacifique » de la notion de djihad fait l’unanimité parmi les musulmans, alors que les principaux idéologues de la Confrérie rejettent précisément cette interprétation et soutiennent que le combat armé est le plus grand djihad.
C’est là une désinformation préoccupante de la part de Kühle et Crone, car elle entrave notre capacité à évaluer un éventuel potentiel de violence futur au sein des courants frériste de l’islam.
Exemple 3 : le deux poids, deux mesures
Dans Berlingske, Kühle et Crone reprochent à Bergeaud-Blackler des « références erronées et lacunaires ». Par exemple des « numéros de page manquants » dans 28 pour cent de ses notes.
Mais Bergeaud-Blackler ne fait rien, dans son livre de vulgarisation, que Kühle et Crone ne fassent elles-mêmes dans leurs publications scientifiques. Dans le livre de Kühle, Les mosquées du Danemark. Diversité et interaction, il manque des numéros de page dans 51 notes sur les 283 références que j’ai examinées. Soit 18 pour cent.
Dans l’article de Crone, Roots, trees, and the re-enchantment of nature: the French new right’s eco-political utopia, il manque des numéros de page dans 50 des 55 références à des livres ou à des articles. Autrement dit, il manque à Crone des numéros de page dans 89 pour cent de ses références. Les numéros de page manquants dans 28 pour cent des références de Bergeaud-Blackler pâlissent en comparaison.
Conclusion
J’ai donné ici trois exemples du mode opératoire de Kühle et Crone. Dans une analyse approfondie, on peut trouver sept autres procédés auxquels elles ont recours. Si l’on a des critiques à formuler, je souhaite qu’elles partent de mon analyse approfondie, car une tribune ne peut donner qu’un aperçu, et non l’examen complet.
Dans l’article initial paru dans Berlingske, Kühle et Crone ont porté de graves accusations de pratiques de recherche douteuses contre Bergeaud-Blackler. Mais que font Kühle et Crone elles-mêmes ?
La loi sur la malhonnêteté scientifique définit les « pratiques de recherche douteuses » comme une « violation des normes généralement reconnues de la pratique responsable de la recherche ». Kühle et Crone satisfont-elles elles-mêmes aux « normes reconnues de la pratique responsable de la recherche » dans leurs milieux de recherche respectifs ? Il serait légitime d’exiger que le DIIS et l’université d’Aarhus se prononcent sur cette question.
La société danoise a confié à Kühle et Crone des positions de confiance, comme professeure et comme chercheuse principale, respectivement à l’université d’Aarhus et à l’Institut danois d’études internationales.
Une aura de crédibilité entoure ces titres et ces institutions. Cette crédibilité ne peut être maintenue que si chaque chercheur y contribue.
Tina Magaard est docteure, ancienne maître de conférences à l’université d’Aarhus et consultante en intégration.
Le scandale doit avoir des conséquences
Par Bjarke Larsen, éditeur
Note de la rédaction. Ce texte de Bjarke Larsen, éditeur danois de Broderismen, a été publié en danois dans Weekendavisen le 11 septembre 2026, sous le titre « Jeg anklager » : www.weekendavisen.dk/opinion/jeg-anklager
Des conséquences s’imposent, maintenant qu’il est établi que les accusations très tonitruantes portées par Lene Kühle et Manni Crone contre le livre Broderismen - Comment les islamistes sapent les sociétés occidentales ne reposent sur rien.
Ces fausses accusations ont eu de graves conséquences pour Florence Bergeaud-Blackler, l’auteure du livre. Elle est devenue persona non grata dans les universités françaises, et l’on a tenté à plusieurs reprises de la faire écarter de son institution, le CNRS, le Centre national de la recherche scientifique. Sa réputation a été ruinée à l’étranger, et les accusations ont lourdement pesé sur les ventes des éditions allemande et suédoise du livre. Sans parler de ce que cette affaire lui a coûté sur le plan personnel et professionnel. Pour un chercheur, il n’y a rien de pire que d’être accusé de plagiat et de défaut de documentation. Et une fois qu’un chercheur est mis en cause, il est presque impossible de se défaire de ce stigmate.
Heureusement, la version danoise du livre s’était plutôt bien vendue avant que les fausses accusations ne soient rendues publiques. Mais l’affaire a terni ma réputation d’éditeur. N’y a-t-il aucun contrôle de qualité dans cette maison d’édition ? Peut-on se fier aux autres livres qu’elle publie ? Les maisons d’édition dépendent étroitement de leur crédibilité et de la réputation qu’elles ont bâtie. C’est particulièrement vrai pour une petite maison comme la mienne. À cela s’ajoute que, pendant près d’un mois, j’ai consacré une grande partie de mes journées à me défendre de ces accusations et à tenter d’expliquer ce dont il retournait réellement.
L’affaire n’a pas été facilitée par le fait que la pièce maîtresse du dossier était un fichier Excel immense et parfaitement inexploitable, produit par Lene Kühle - notamment en mobilisant plusieurs de ses étudiants pour reprendre le livre note de bas de page par note de bas de page. Ils n’étaient manifestement pas qualifiés pour le faire, mais Lene Kühle et Manni Crone n’ont pas effectué le contrôle de qualité nécessaire du travail des étudiants avant de porter leurs allégations dans les médias.
Ces fausses allégations doivent donc, bien entendu, avoir des conséquences pour Kühle et Crone. Il est peu probable qu’une plainte devant le Comité danois sur la malhonnêteté scientifique aboutisse à quoi que ce soit, dans la mesure où il ne s’agit pas de publications scientifiques au sens habituel. J’entends cependant contacter leurs employeurs respectifs et exiger que les documents défectueux, librement accessibles sur leurs sites - ici (AU) et ici (DIIS) - soient entièrement retirés, ou assortis d’une mention précisant qu’il s’agit de documents gravement défectueux et qu’ils doivent être complétés par la documentation établie par Tina Magaard.
Je demanderai également aux deux institutions d’examiner si elles estiment cette conduite conforme aux normes éthiques et de qualité qu’elles exigent de leur personnel académique. Cela inclut la question de savoir si elles jugent acceptable que les deux chercheuses aient associé plusieurs étudiants et un assistant étudiant à leur activisme politique - car c’est bien de cela qu’il s’agit. Je n’ai pas l’ombre d’un doute : ce n’est pas le souci académique de quelques erreurs mineures dans des notes de bas de page et autres broutilles qui les a animées, mais la volonté de discréditer un livre devenu un peu trop populaire et se vendant un peu trop bien, tout en portant un message qui n’est pas « comme il faut » dans la recherche universitaire sur les rencontres culturelles et l’islam.
Søren K. Villemoes a montré à plusieurs reprises, dans ce journal, à quel point la situation est désastreuse dans ce domaine. En dernier lieu dans l’article du 5 septembre « Pourriture dans l’académie », au sous-titre très parlant : « Les universités privilégient-elles la pureté idéologique sur la rigueur académique ? » S’agissant de Kühle et Crone, la réponse ne peut être que « oui ».
J’attends maintenant de voir comment Lene Kühle et Manni Crone réagiront à ces derniers développements. Si elles font amende honorable et présentent des excuses publiques et sans réserve, je ne dépenserai pas davantage d’énergie ni de temps pour ces deux fraudeuses de la recherche. Mais j’ignore comment réagira Florence Bergeaud-Blackler. Elle a après tout subi un préjudice considérable, tant financier que réputationnel.
Si de telles excuses ne venaient pas, j’examinerai les suites que je peux donner.